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Direction générale ENEO Douala

ENEO : Chronique d’un retour à la souveraineté énergétique

Le 19 novembre 2025 marque un tournant décisif dans l’histoire du secteur électrique camerounais. Après plus d’une décennie de gestion privée, l’État du Cameroun a repris le contrôle de l’entreprise ENEO, mettant fin à l’ère Actis. Cette opération, conclue pour 78 milliards de FCFA, redonne à l’État 95 % du capital de la société, avec une part symbolique de 5 % réservée aux employés. Ce rachat, présenté comme un acte de souveraineté, intervient dans un contexte de crise énergétique persistante, de dettes accumulées et de mécontentement populaire face à la qualité du service.

La privatisation d’ENEO en 2014, alors sous le nom d’AES Sonel, avait coûté près de 202 milliards de FCFA. Le fonds britannique Actis avait alors racheté les parts de l’américain AES Corporation, promettant une modernisation du réseau et une amélioration de la gouvernance. Onze ans plus tard, le contraste est saisissant : la valeur de revente est inférieure de plus de 120 milliards, révélant une dépréciation significative et une perte de confiance dans le modèle de gestion privée. Ce retour à la gestion publique soulève des interrogations sur les choix stratégiques opérés dans le secteur de l’électricité.

Le gouvernement justifie cette reprise par la nécessité de restructurer un secteur vital, miné par les délestages, les infrastructures vieillissantes et les tensions entre les différents acteurs. ENEO, en tant que principal distributeur d’électricité, est au cœur des enjeux de développement, d’industrialisation et d’inclusion numérique. La reprise en main vise à garantir une meilleure planification des investissements, une gouvernance plus transparente et une réponse plus adaptée aux besoins des populations.

Cependant, des voix critiques s’élèvent pour dénoncer les coûts cachés de cette opération. L’économiste Eugène Nyambal évoque un passif technique de 280 milliards FCFA lié à la maintenance non effectuée des barrages de Song Loulou et Lagdo, ainsi que des charges annuelles de 120 milliards pour compenser les déficits opérationnels. Ces chiffres, s’ils sont confirmés, pourraient alourdir considérablement le fardeau budgétaire et compromettre les ambitions de redressement.

Au-delà des chiffres, cette reprise soulève des enjeux de gouvernance et de transparence. Le retour de l’État dans le capital d’ENEO doit s’accompagner d’une réforme profonde des mécanismes de contrôle, d’une meilleure articulation entre les ministères concernés et d’une implication accrue des collectivités locales. La question de la tarification, de l’accès universel et de la transition énergétique devra être abordée avec rigueur et pédagogie pour éviter les écueils du passé.

Ce changement de cap intervient dans un contexte électoral où les questions de souveraineté, de services publics et de justice sociale sont au cœur des débats. Le secteur énergétique, longtemps perçu comme opaque et captif, devient un terrain de mobilisation citoyenne et de revendication politique. La reprise d’ENEO pourrait ainsi devenir un symbole fort de reconquête nationale, à condition que les promesses soient suivies d’effets tangibles.

Pour les usagers, l’attente est immense. Les coupures intempestives, les factures imprévisibles et les difficultés d’accès à l’électricité ont durablement affecté la confiance. Le retour de l’État est perçu comme une opportunité de redéfinir les priorités, de renforcer les infrastructures et de mettre en place un service public digne de ce nom. Mais cette attente devra être nourrie par des actes concrets, des investissements ciblés et une communication transparente.

Enfin, cette opération offre à la presse indépendante, aux analystes et aux citoyens engagés un terrain fertile pour interroger les politiques publiques, documenter les trajectoires économiques et proposer des alternatives. Yapee.info, en tant que média de référence sur les enjeux politiques et économiques, se doit d’accompagner cette transition par des analyses rigoureuses Le retour d’ENEO dans le giron public n’est pas une fin en soi, mais le début d’un nouveau récit à écrire collectivement.

Gontran Eloundou

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