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Politique

L’An I du huitième mandat au Cameroun : Anatomie d’un immobilisme institutionnel

Un anniversaire sous le signe de la stagnation exécutive
Un an jour pour jour après le scrutin du 12 octobre 2025, qui a vu la réélection officielle du président Paul Biya avec 53,66 % des voix, le Cameroun offre le spectacle inédit d’une architecture étatique figée dans le temps. Douze mois se sont écoulés sans que la promesse d'un renouvellement de l’équipe gouvernementale ne se matérialise, installant le pays dans une forme de léthargie institutionnelle post-électorale. En politologie, cette configuration s'analyse comme une rupture du pacte de dynamisme inhérent à tout nouveau mandat, où l'on observe la reconduction de fait d'un gouvernement dont le bail politique est théoriquement expiré. Ce surplace exécutif engendre une distorsion majeure entre le temps démocratique du calendrier électoral et le temps de l’action publique, qui demeure désespérément suspendu aux arbitrages invisibles du sommet de l'État. 1, 2, 3

Le diagnostic de la vacuité décisionnelle et de l’inertie
Cette absence prolongée de réaménagement ministériel dessine les contours d'une gouvernance caractérisée par la vacuité fonctionnelle, où l'exercice du pouvoir se résume à l'expédition passive des affaires courantes. L'appareil d'État fonctionne sur un mode d'inertie bureaucratique où aucune grande réforme structurelle ne peut être valablement engagée par des ministres dont la légitimité politique est en sursis. Cette situation traduit une centralisation extrême de l'ordonnancement politique, où l'initiative gouvernementale est entièrement subordonnée à l'attente d'un décret redéfinitoire qui ne vient pas. Le vide ne réside pas dans l'absence physique des cadres administratifs, mais dans la paralysie de la volonté politique collective, momifiée par une attente collective qui neutralise toute capacité d'innovation et de planification stratégique à long terme.

L’administration par la terreur et la paralysie des ministres
Dans les couloirs des ministères à Yaoundé, cette attente interminable a installé un climat de suspicion et de peur panique qui inhibe la moindre prise de décision. Les membres du cabinet actuel, conscients de leur statut de ministres révocables à tout instant, évitent soigneusement de signer des actes susceptibles de les exposer ou de fragiliser leur position dans le futur attelage. Cette psychose administrative se traduit par un renvoi systématique des dossiers vers la hiérarchie supérieure et par un refus de prendre des risques, paralysant ainsi les chantiers de développement économique. L'administration ne produit plus des résultats, elle gère des risques individuels de survie politique, transformant le sommet de l’État en un théâtre d'ombres où la prudence extrême des gouvernants étouffe l’intérêt général.

Une gouvernance économique et sociale aux abois
Les conséquences directes de cette rigidité institutionnelle se mesurent quotidiennement à l'aune d'une détérioration profonde des indicateurs de gouvernance économique et sociale du pays. L'absence d'une nouvelle feuille de route gouvernementale claire empêche le traitement efficace des crises systémiques, qu'il s'agisse de l'inflation galopante, du chômage de masse ou du financement des grands projets d'infrastructure. Les investisseurs internationaux et les partenaires bilatéraux observent avec circonspection ce pays où les interlocuteurs ministériels n'ont aucune visibilité sur leur propre avenir technique. La machine publique tourne à vide, incapable de formuler des réponses audacieuses aux injonctions du marché mondial, plongeant le tissu économique camerounais dans une incertitude délétère qui hypothèque la compétitivité nationale.

Le point de rupture psychologique des populations
Au sein de la société civile et parmi les populations, le sentiment qui prédominait au lendemain de l'élection a laissé place à une impatience généralisée mêlée de lassitude. Les Camerounais, confrontés à la dureté du quotidien et aux promesses de prospérité réitérées durant la campagne, ne comprennent pas ce statu quo qui donne l'illusion d'un pouvoir indifférent à leurs urgences. Cette attente déçue alimente le cynisme politique et fragilise la cohésion sociale, d'autant que le débat public reste saturé par les contestations de l'opposition et les appels à une transition démocratique. Le contraste entre les urgences vitales du citoyen lambda et la lenteur ésotérique des décisions au Palais de l’Unité crée un fossé de méfiance que les discours officiels ne parviennent plus à combler. 1, 2

L'épreuve des disparitions au sommet et les successions de fait
La vulnérabilité de cette architecture institutionnelle est exacerbée par les décès successifs de hauts commis de l'État et de figures majeures de l'appareil judiciaire, à l'instar de la disparition récente du président du Conseil constitutionnel, Clément Atangana. Ces vacances de pouvoir au sommet d’institutions clés imposent des mécanismes de remplacement ou d'intérim qui se déploient en marge des dynamiques démocratiques transparentes, reposant uniquement sur la cooptation discrétionnaire. Cette gestion biologique et administrative du personnel politique renforce l'impression d'une gouvernance de l'urgence, déconnectée des processus d'alternance institutionnelle normaux. Chaque disparition devient ainsi une crise potentielle et un révélateur de la fragilité d'un système qui repose davantage sur les équilibres humains que sur la solidité de ses procédures. 1

L’impatience partagée de la classe politique dirigeante
Fait exceptionnel dans les annales de la vie politique camerounaise, cette impatience n'est plus le monopole exclusif des opposants et de la population, elle traverse désormais l'appareil gouvernant lui-même. Les cadres du parti au pouvoir, les députés et les aspirants aux portefeuilles ministériels s'impatientent face à ce verrouillage qui bloque le renouvellement des élites et gèle les carrières politiques. Les luttes de factions et les ambitions de succession s'intensifient en coulisses, se nourrissant de cette attente prolongée qui exacerbe les rivalités au lieu de les apaiser. Ce blocage interne génère une usure psychologique et politique de la majorité elle-même, qui se retrouve contrainte de défendre un bilan et une direction exécutive dont elle ignore les prochaines orientations.

L’inédit camerounais comme cas d’école.
La situation politique du Cameroun en ce mois d’octobre 2026 s'impose comme un cas d'école politologique totalement inédit en Afrique subsaharienne. Il s'agit de la mise en œuvre d'une formule de pouvoir post-électorale qui pousse la logique de la conservation à son paroxysme en se dispensant du rituel classique du remaniement, traditionnellement utilisé pour relégitimer un régime. Ce choix de gouverner par la prolongation indéfinie du statu quo redéfinit les concepts classiques de la stabilité politique, en la transformant en une immobilisation rigide des structures de l'État. Reste à savoir combien de temps ce modèle d'administration par l'attente pourra résister à la pression conjuguée des urgences économiques, des deuils institutionnels et d’une impatience populaire désormais arrivée à ébullition.

Gontran Eloundou
Analyste politique

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