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Economie

44 TONNES D'OR : 3 545 MILLIARDS QUI NE SONT PAS UN VOL, MAIS UN ABANDON.

TRIBUNE – EXCLUSIF (Épisode 1)

Pourquoi cette série de tribunes ?

Tout a commencé par la dénonciation retentissante d'un député à l’Assemblée nationale. Alors que les services douaniers de notre pays enregistraient timidement l'exportation de 22 kg d'or, le croisement des registres à l'entrée des douanes de Dubaï révélait une réalité vertigineuse : plus de 15 tonnes reçues en provenance du Cameroun.

Dans la foulée, nous apprenions que ce ne sont pas moins de 44 tonnes d'or qui se sont évaporées de notre circuit financier national entre 2021 et 2025. Pendant ce temps, le Cameroun ploie paradoxalement sous le poids d'une dette publique de moins en moins soutenable.

Pour avoir travaillé comme Consultant Senior aux côtés du CAPAM (Cadre d'Appui à la Promotion de l'Artisanat Minier) dès le début des années 2000, je constate avec regret que beaucoup de citoyens et de décideurs ne mesurent pas la véritable nature du problème. C'est pour éclairer le débat public avec rigueur que nous initions, à travers ce texte, une série de publications économiques.

UN CONSTAT ALARMANT : Ce n'est pas un "vol", c'est un abandon.

L'affaire des 44 tonnes d'or fait grand bruit depuis le communiqué du Ministère des Mines du 23 juillet 2026. L'opinion publique parle de vol gigantesque ou d'un trafic de 2 000 milliards de FCFA. La réalité est bien plus grave : ce n'est pas un vol. C'est un abandon.

Éclairons l'opinion publique avec la réalité des chiffres.

Combien valent réellement 44 tonnes d'or ?
  Au cours actuel de référence que j'utilise dans le cadre de mes travaux statistiques et économiques (80 000 FCFA le gramme), le calcul est sans équivoque : 44,322 tonnes=44 322 000 grammes×80 000 FCFA=3 545,76 milliards FCFA.
  Il ne s'agit pas des 1 941 milliards FCFA estimés sur la base du cours officiel obsolète de 2023, mais bien de 3,5 billions de FCFA. Une somme astronomique, supérieure au budget cumulé sur cinq ans de trois ministères clés réunis : le MINADER, le MINEPIA et le MINFOF.
 Cette richesse a bel et bien été produite sur le sol camerounais entre 2021 et 2025. Pourtant, elle n'est jamais passée par les caisses du Trésor public. Pourquoi ? Parce qu'elle a été extraite et commercialisée en dehors de l'État.

La cartographie du massacre financier : Où sont passés les 3 545 milliards ?
En reconstituant la chaîne de valeur telle que des équipes l'observent quotidiennement sur le terrain — à Batouri, Kette ou Colomine et autres...—, la répartition de la rente se détaille ainsi :

Segments de la chaîne.

Part (%).

Montant (FCFA).

Acteurs et Réalité du terrain.

Orpailleurs / Creuseurs

25 %

886,4 Mds

30 000 jeunes qui creusent jusqu'à 15 mètres sans sécurité, payés à 15 000 F/g.

Propriétaires de trous / Collecteurs

20 %

709,2 Mds

Ceux qui fournissent les motopompes, rétribuent la chefferie et financent la sécurité locale.

Commerçants convoyeurs (Yaoundé-Douala)

25 %

886,4 Mds

Une quinzaine d'acheteurs basés à YDE ou DLA qui fondent l'or en lingots de 1 kg dans des villas.

Réseau Dubaï (Affinage et Négoce)

30 %

1 063,7 Mds

L'étape où notre or acheté 80 000 F/g est revendu à 105 000 F/g après blanchiment sur le marché mondial.
Le constat est édifiant : le jeune orpailleur ou creuseur qui risque sa vie sous terre ne touche que 25 % de la valeur. Celui qui prend l'avion pour Dubaï avec une valise en capte 30 %. Le Cameroun hérite des trous, Dubaï garde la marge.

LE COÛT ÉCOLOGIQUE ET SOCIAL QUE PERSONNE NE CHIFFRE.
   Au-delà de la perte financière, l'exploitation artisanale incontrôlée laisse derrière elle une dette environnementale dévastatrice : 44,3 millions de m³ de terre remués (l’équivalent de 17 700 piscines olympiques), détruisant les forêts de la Kadey, détournant le lit de la Boumba et défigurant la Lom.
  13,3 tonnes de mercure déversées dans nos rivières (à raison de 0,3 gramme de mercure par gramme d'or pour l'amalgamation). C'est une pollution irréversible pour au moins les 50 prochaines années.
  66,4 milliards de FCFA : c'est le coût estimé pour la réhabilitation minimale de ces sites (selon les standards de la Banque Mondiale fixés à 1 500 FCFA/m³).

Qui paiera cette facture écologique ?  
    Certainement pas les comptoirs de Dubaï. Ce seront les communes riveraines — qui n’ont même pas le budget nécessaire pour construire une école — qui en supporteront le fardeau.

La leçon du « Chiffre Souverain »
  Voilà pourquoi je plaide sans relâche depuis des mois pour la notion de chiffre souverain. Le drame des 44 tonnes d'or reflète notre plus grand échec statistique et institutionnel : nous ne comptons pas ce que nous sommes, nous ne comptons pas ce que nous produisons.
   Tant que NOUS ne répertorierons pas chaque trou d'orpaillage au même titre qu'une exploitation agricole, tant que la SONAMINES n'aura pas de comptoirs équipés de balances homologuées et de prix affichés dans chaque arrondissement minier, tant que le Fonds souverain de la statistique que je propose ne sera pas créé, nous continuerons d'être un pays riche qui s'ignore.
Les 44 tonnes n'ont pas été volées à l'État : elles ont été produites sans l'État.

C'est pire qu'un vol. C'est un renoncement. 

Par Joseph Marie Eloundou.
Économiste,Consultant Principal Senior.

Ancien Consultant Senior auprès du CAPAM (Cadre d'Appui à la Promotion de l'Artisanat Minier)

A lire aussi: AFFAIRE RACHAT SOSUCAM :  CRISE IDENTITAIRE AUX GRANDES CONSEQUENCES  EN PREPARATION

 

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