AFFAIRE RACHAT SOSUCAM : CRISE IDENTITAIRE AUX GRANDES CONSEQUENCES EN PREPARATION
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SOSUCAM est l’une des plus grandes industries agricoles du Cameroun. Elle s’étend sur plus de 30 000 Hectare de terre et couvre trois territoire dont Mbandjock, Nkoteng et Lembe Zoum.
Au départ SOSUCAM
À l'époque coloniale, les administrateurs français identifient les terres fertiles de la Haute-Sanaga pour y introduire la culture de la canne à sucre afin de ravitailler la métropole européenne. Au lendemain de l'indépendance, cette dynamique se concrétise en 1964 avec la création de la SOSUCAM par le groupe Vilgrain (Somdiaa), inaugurant la première usine sucrière à Mbandjock. En 1975, pour rompre le monopole privé et affirmer sa souveraineté économique, l'État camerounais fonde la CAMSUCO à Nkoteng, une entreprise entièrement publique dotée de ses propres plantations. Confrontée à de graves difficultés de gestion, cette entité étatique est finalement privatisée puis absorbée en 1998 par la SOSUCAM, qui fusionne ainsi les deux sites pour devenir le géant agro-industriel actuel.
Leader de la production sucrière en Afrique centrale, la SOSUCAM traverse aujourd’hui une zone de turbulences après plusieurs décennies sous le contrôle partiel de l’État, affichant une capacité de production bien en deçà de la demande nationale. Cette sous-production chronique est désormais comblée par des importations massives de sucre étranger, entraînant une baisse drastique des ventes locales et dégradant fortement la santé économique de l'entreprise. Face à cette crise, le gouvernement camerounais a choisi d'orienter ce fleuron industriel vers une privatisation totale, attirant l'intérêt d'un consortium d'hommes et de femmes d'affaires nationaux prêts à racheter la structure. Cependant, ce projet de reprise suscite de vives tensions politiques et sociales car ce groupe

Cette spécificité est perçue par les ressortissants du département de la Haute-Sanaga comme une menace directe contre leur souveraineté territoriale, transformant un dossier économique en une crise identitaire majeure. La SOSUCAM, véritable géant industriel de la région, déploie ses 38 000 hectares de concession sur trois territoires fondamentaux : Mbandjock, Nkoteng et Lembe-Yezoum. Ces terres constituaient autrefois le joyau de la CAMSUCO, créée en 1975 par l’État pour stabiliser le marché national, avant d'être absorbée par la filiale du groupe français Somdia. Historiquement, ces sols riches appartiennent aux communautés autochtones de l'aire culturelle Beti, principalement composées des Yezoum, des Yebekolo et des Bamvele, qui représentent environ 45 % de la population locale stable. Pour ces gardiens de la tradition, voir ce patrimoine foncier historique passer sous le contrôle d'un consortium perçu comme exogène s'apparente à une spoliation mémorielle inacceptable.
L'argumentaire de la contestation s'enracine également dans la structure démographique et financière de l'entreprise, qui affiche une santé fragile malgré son immense envergure. Avec une capacité théorique de 130 000 tonnes de sucre par an, l'industrie n'a produit que 85 000 tonnes ces dernières campagnes, bien en deçà de la demande nationale estimée à 300 000 tonnes. Sur le plan financier, les chiffres sont tout aussi alarmants : malgré un chiffre d'affaires moyen de 65 milliards de FCFA, l'entreprise a accumulé de lourdes pertes directes. On enregistre ainsi un déficit moyen abyssal de 14 milliards de FCFA sur les exercices récents, dont 15 milliards en 2023 et 22 milliards en 2024. Pour les chefs traditionnels et les élites de la Haute-Sanaga, ces performances négatives masquent une réalité évidente : l'intérêt du repreneur ne réside pas dans le redressement sucrier, mais dans la valeur brute du sol.
Cette levée de boucliers met en lumière le phénomène du communautarisme exacerbé qui caractérise désormais les grands projets économiques au Cameroun. Les populations de la Haute-Sanaga, qui observent l'influence grandissante du dynamisme entrepreneurial Bamiléké à travers le pays, redoutent une hégémonie économique totale. Le discours ambiant dans les chefferies de Mbandjock et de Nkoteng se cristallise autour de la protection des "fils du terroir" face à ce qu'ils qualifient d'invasion financière. Dans cette configuration, le rachat de l'entreprise n'est plus perçu comme un investissement patriotique ou une solution de souveraineté industrielle nationale. Il est vécu comme un outil d'effacement géopolitique où une communauté économiquement forte s'approprie les leviers de développement d'une région hôte sans y associer les élites autochtones.
Le climat social s'alourdit d'autant plus que le tissu humain de la SOSUCAM est lui-même fragmenté par des vagues de migrations intérieures. Si les Yezoum et les Yebekolo détiennent les droits coutumiers sur le sol, ils ne représentent qu'une minorité au sein de la main-d'œuvre active de l'entreprise. Les populations allochtones originaires de l'Ouest, du Grand Nord et des régions anglophones constituent la majorité écrasante des travailleurs agricoles, oscillant autour de 55 % des employés saisonniers et permanents. Ce déséquilibre crée une frustration profonde chez les locaux, qui se sentent exclus des retombées directes de l'exploitation de leurs propres terres. L'arrivée annoncée d'un patronat majoritairement Bamiléké fait craindre une accentuation de ce phénomène, avec un recrutement préférentiel qui marginaliserait définitivement les forces vives de la Haute-Sanaga.
Derrière le rejet catégorique du consortium d'affaires se cache un soupçon persistant et viscéral d'acquisition foncière déguisée. Les riverains n'ont jamais oublié le traumatisme des expropriations initiales de 1965 et les extensions non indemnisées de 2006, qui ont privé les familles de vastes espaces arables. Le rachat de 82 % des parts de l'entreprise par des intérêts privés nationaux réveille la hantise d'une privatisation définitive de la terre. Les autochtones soupçonnent les investisseurs de vouloir légitimer, par des titres de propriété agro-industriels, une mainmise définitive sur le domaine foncier départemental. À terme, la crainte est de voir ces milliers d'hectares muter en concessions privées intangibles, coupant les générations futures de leur droit d'accès aux ressources naturelles environnantes.
L'analyse des intentions réelles des acquéreurs alimente la certitude qu'il s'agit d'une stratégie de conquête territoriale plutôt que d'un projet de développement inclusif. Le capitalisme de réseau, fortement ancré dans les structures communautaires de l'Ouest, est perçu comme une machine de guerre économique visant à étendre un empire foncier. Pour les contestataires, le plan d'investissement de 137 milliards de FCFA annoncé par le repreneur n'est qu'un cheval de Troie financier. Les populations estiment que si le développement industriel était le but ultime, le consortium aurait proposé un partenariat public-privé-communautaire garantissant des parts aux autochtones. L'absence d'une telle démarche valide, aux yeux des Yezoum et des Yebekolo, la thèse d'une manœuvre d'occupation géostratégique pure et simple.
La tension actuelle s'inscrit dans un contexte local déjà miné par des dysfonctionnements administratifs liés aux redevances de l'État. Depuis la réforme de la fiscalité locale, les taxes foncières dues par la SOSUCAM ne sont plus versées directement aux communes de Mbandjock et Nkoteng. Le prélèvement centralisé par le ministère des Finances et le défaut de rétrocession privent les communautés de précieuses ressources de compensation. Cette situation préexistante de précarité accentue la méfiance des populations face à tout changement d'actionnariat. Elles craignent qu'un opérateur privé puissant, adossé à des réseaux d'influence extérieurs au département, n'aggrave ce blocage financier tout en exploitant les sols de manière intensive, sans aucune obligation de redevabilité morale envers le territoire d'accueil,
La crise autour de la privatisation de la SOSUCAM dépasse largement le cadre d'une simple transaction financière ou d'une restructuration industrielle. Le refus catégorique opposé par les populations autochtones à la communauté Bamiléké pose les jalons d'un conflit foncier futur de grande ampleur. Si l'État camerounais impose ce rachat sans tenir compte des revendications identitaires et du besoin sécuritaire des riverains, l'usine pourrait devenir le théâtre d'affrontements socio-économiques violents. Lorsque le désir de conquête territoriale prend le pas sur le pacte républicain de développement partagé, la terre cesse d'être un outil de production pour devenir une poudrière. La Haute-Sanaga se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins entre intégration nationale et explosion communautaire.
Gontran Eloundou
Analyste politique
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