Entre la Paix du quotidien et le Jugement de l'Histoire : le choix difficile que Bedzigui refuse de voir

Par Joseph Marie Eloundou - En réponse à la tribune de Célestin Bedzigui, Maire de Monatélé et Président du PAL, intitulée "L'interdiction du FSNC : un crime grave..."
J'ai lu avec attention et respect la Tribune du Maire Bedzigui. C'est un homme politique cultivé et avisé que je lis souvent avec délectation. Cependant son dernier texte, surprenant au demeurant, comporte des éléments qui ne sauraient échapper à la vigilance de la doctrine souverainiste. Célestin cite Cicéron. Mais c'est précisément parce qu'il convoque l'Histoire qu'il faut lui répondre sur l'Histoire et sur le présent. Il oppose une démocratie idéale à la gestion réelle d'un pays.
Maire Bedzigui, entre la sécurité à préserver chaque jour et la peur du jugement de l'Histoire, le choix n'est pas aisé. Vous avez choisi le confort du jugement. Le Ministre a choisi le fardeau de la sécurité.
Je vous réponds point par point.
1. Sur le plan politique : Non, le FSNC n'est pas l'UPC. Et n'oublions pas qui est Issa Tchiroma.
Vous écrivez que suspendre le FSNC en 2026, c'est comme dissoudre l'UPC en 1955 par le colon. C'est une image forte pour WhatsApp, mais c'est historiquement faux et moralement dangereux.
L'UPC en 1955 demandait l'Indépendance de tout un peuple face à une puissance étrangère. Elle a été interdite par un pouvoir colonial qui ne reconnaissait même pas la citoyenneté des Camerounais. C'était la négation pure et simple d'un peuple.
Le FSNC en 2026 est un parti légal de la République du Cameroun, créé sous la loi de 1990 voulue par le Président Biya, qui a concouru à l'élection présidentielle d'octobre 2025, et qui compte des maires et des députés. Il est suspendu 3 mois — pas dissous, pas envoyé au maquis —, sur la base d'une loi camerounaise votée par des Camerounais. Ses militants ne sont pas en prison pour leurs idées. Son Président n'est pas, à ce jour, privé de liberté.
Comparer les deux, c'est ne pas respecter la mémoire de Ruben Um Nyobé. L'UPC a été interdite à vie et ses dirigeants assassinés. Le FSNC est suspendu pour trois mois avec un recours possible devant le juge administratif. On ne peut pas mettre sur le même plan le crime colonial et une mesure conservatoire de police administrative.
Et surtout, ne faisons pas bégayer l'Histoire.
Le Président du FSNC, Issa Tchiroma Bakary, a été pendant plus de dix ans le porte-parole du Gouvernement du Renouveau, en tant que Ministre de la Communication.
Quand il était au pouvoir, était-il un tendre avec l'opposition ? Non. Il était d'une fermeté redoutable. C'est lui qui qualifiait l'opposition de tous les noms d’oiseaux de malheur. C'est lui qui justifiait avec la plus grande fermeté toutes les interdictions de manifestations de l'opposition au nom de la raison d'État et de la préservation de l'ordre public.
Aujourd'hui, il est opposant et il découvre que la même raison d'État s'applique à lui. Ce n'est pas un crime contre la démocratie. C'est l'ironie cinglante de l'Histoire : hier bouclier verbal et zélé de l'ordre en place, aujourd'hui frappé par ce même ordre. On ne peut pas avoir été l'avocat le plus dur de la rigueur et pleurer quand cette rigueur s'applique à soi.
Et vous posez la question : "Le Président Biya laisse dire que le colon et lui font pareil". Non, Maire. C'est vous qui le dites. Et en le disant, c'est vous qui fabriquez cette similitude de toutes pièces dans les chaumières.
Quant au jugement de l'Histoire que vous invoquez : l'Histoire jugera aussi ceux qui, par des comparaisons faciles, ont banalisé le combat anticolonial pour un simple contentieux administratif de trois mois.
2. Sur le plan du droit : Vous avez lu l'article 4, mais vous avez sauté l'article 27. C'est cela l'ensauvagement.
Vous dites : "Tout étudiant de première année sait qu'un parti ne peut être suspendu que par le juge. Article 4 de la loi de 1990".
Maire, tout étudiant de Master 1 sait qu'on ne lit pas un article de loi de manière isolée. On lit l'ensemble du texte.
L'article 4 pose le principe de la liberté. L'article 27 de la même loi N°90/056 du 19 décembre 1990 organise l'exception de police :
"En cas de trouble grave à l'ordre public, le Ministre chargé de l'Administration Territoriale peut, après mise en demeure, prononcer la suspension d'un parti politique pour une durée de 3 mois".
C'est exactement ce qui a été fait. Ce n'est pas une invention du MINAT. C'est le législateur de 1990 qui a voulu cet équilibre : la liberté comme principe par le Juge, la sécurité comme exception temporaire par l'Administration.
Vous dites qu'il faut un flagrant délit. Non. Le droit administratif n'est pas le droit pénal. Il ne faut pas un flagrant délit, il faut un risque grave pour l'ordre public, apprécié par l'Administration sous le contrôle du Juge. C'est ce qu'on appelle le pouvoir discrétionnaire. C'est enseigné en 3ème année.
Si le FSNC estime que les conditions de l'article 27 n'étaient pas réunies, qu'il saisisse le Tribunal Administratif en référé-liberté. C'est cela, l'État de droit. L'État de droit n'est pas l'impunité des partis sous prétexte de démocratie.
Votre argument de précédent mortel se retourne d'ailleurs contre vous : si demain un parti, quel qu'il soit (RDPC compris), crée un trouble grave et immédiat à l'ordre public après une élection contestée où il y a eu des morts, des casses, et des commerces brûlés à Yaoundé, Douala ou Garoua, voulez-vous qu'on attende deux ans de procédure judiciaire pendant que le pays brûle ? Non. On suspend 3 mois, on apaise, on juge ensuite. C'est la Paix du quotidien.
3. Sur le Jugement de l'Histoire : Oui, il faut y penser. Mais l'Histoire juge aussi la Paix préservée.
Vous terminez par Cicéron et votre fameux "Jusqu'à quand ?". Permettez-moi de vous répondre avec la même Histoire.
L'Histoire ne jugera pas Paul Biya seulement sur le dossier du FSNC. Elle jugera un bilan de 43 ans. Et ce bilan, vous le savez mieux que quiconque, Maire, ce n'est pas seulement des routes et des stades :
- C'est un pays qui a évité la guerre avec le Nigeria pour Bakassi parce qu'il a choisi la voie du droit.
- C'est un pays qui n'a pas éclaté malgré la crise anglophone, la plus grave d'Afrique centrale.
- C'est un pays qui, en octobre 2025, a traversé une élection présidentielle sous tension extrême — marquée par des appels à l'insurrection — et qui n'a pas basculé dans le chaos comme tant d'autres autour de nous.
Vous demandez : "Avez-vous laissé un Cameroun plus libre ou plus asservi ?" La vraie question est : "Avez-vous laissé un Cameroun debout ou en ruines ?"
Entre la peur d'être jugé sévèrement par l'Histoire pour avoir suspendu un parti trois mois, et la peur de voir le pays s'embraser parce qu'on a laissé des discours de haine se propager sans réagir, le choix n'est pas simple. Un Maire, qui gère Monatélé au quotidien, sait pourtant ce que c'est que d'empêcher une bagarre au marché avant de discourir sur la démocratie au Conseil Municipal.
Oui, il faut rapporter les mesures illégales lorsqu'elles le sont. Mais il faut aussi avoir le courage de prendre des mesures impopulaires quand la sécurité l'exige. C'est cela, gouverner.
Le FSNC reviendra dans trois mois. La démocratie camerounaise ne sera pas morte. Mais si nous avions laissé l'ordre public s'effondrer, c'est la République entière qui se trouverait aujourd'hui en détention.
Ne confondons pas une suspension et une interdiction. Ne confondons pas une mesure de police et un crime.
Par Joseph Marie Eloundou - En réponse à la tribune de Célestin Bedzigui, Maire de Monatélé et Président du PAL, intitulée "L'interdiction du FSNC : un crime grave..."
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