CHRONIQUE D'UN DIVORCE POLITIQUE : L’OPPOSITION CAMEROUNAISE SE DÉCHIRE SUR L’ART DE CONTESTER

Alors que les mandats des députés et des conseillers municipaux arrivent à expiration après plusieurs prorogations, la scène politique camerounaise s'enfonce dans une guerre d'usure. Le récent pavé dans la mare jeté par l’acteur de la société civile et homme politique Abdouraman Hamadou Babba, qualifiant la gestion du calendrier électoral de véritable « secret d’État », met en lumière une fracture beaucoup plus profonde. Au-delà de l'affrontement traditionnel avec le parti au pouvoir (le RDPC), c'est une ligne de faille béante qui sépare désormais l’opposition camerounaise : d'un côté, les acteurs extra-institutionnels non représentés, et de l'autre, les élus siégeant au Parlement ou dans les mairies. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
1. La stratégie de la table rase : La pression par le vide des non-représentés
Pour les leaders politiques et organisations de la société civile exclus du jeu institutionnel notamment en raison d’un cadre juridique restrictif ou d’invalidations lors des précédents scrutins le maintien des élus de l'opposition au sein des institutions s’apparente à une forme de complicité passive.
Leur argumentaire est limpide : face à un pouvoir accusé d'utiliser l'incertitude du calendrier comme une « arme de déstabilisation », la seule réponse viable est la rupture systémique. Ces opposants extra-parlementaires exigent une démission collective et immédiate de tous les élus de l'opposition. L'objectif politique recherché est double : 1
- Provoquer une crise institutionnelle majeure qui forcerait l'exécutif à négocier une réforme consensuelle du Code électoral.
- Assécher la légitimité démocratique que le pouvoir tire de la présence d'une minorité d'opposants dans les travées de l'Assemblée nationale ou du Sénat. 1, 2
Dans cette perspective, rester assis dans les hémicycles équivaut à valider un jeu de dupes dont les règles sont décidées unilatéralement.
2. Le réalisme parlementaire : L’ancrage institutionnel et la carte de la légitimité
À l’exact opposé de cette logique de boycott et de démission, les partis de l'opposition représentés au Parlement ou à la tête de municipalités défendent une approche pragmatique. Pour ces élus, abandonner leurs sièges reviendrait à faire un cadeau politique au parti au pouvoir, ouvrant la voie à des institutions 100 % monochromes.
Plutôt que de déserter, ces élus ont choisi de focaliser leur combat sur le respect strict des équilibres institutionnels et des promesses politiques du sommet de l'État. Leur stratégie s'articule autour de deux revendications clés issues des récentes évolutions législatives :
La tenue effective des scrutins législatifs et municipaux dans les délais calculés par la loi (entre fin janvier et début février 2027) afin de renouveler la confiance populaire. 1, 2
L'application de la nouvelle Constitution révisée en avril 2026. Ces élus demandent que le Chef de l’État nomme enfin le Vice-Président de la République prévu par la nouvelle loi fondamentale. Pour cette frange de l'opposition, l'activation de ce poste — constitutionnellement conçu pour assurer la continuité de l’État en cas de vacance — est une priorité absolue pour stabiliser le pays et exiger la transparence au sommet de l'exécutif. 1, 2, 3, 4
Une opposition face à ses propres démons
Cette divergence stratégique paralyse la construction d'un front commun. Le camp des « démissionnaires » accuse le camp des « élus » de privilégier leurs indemnités parlementaires et leurs privilèges de fonction au détriment du changement structurel. En retour, les élus qualifient les partisans de la politique de la chaise vide d'illusionnistes, déconnectés de la réalité du terrain et incapables d'offrir une alternative concrète à part le chaos institutionnel.
Pendant que l'opposition s'écharpe sur la méthode, le temps presse. Les projections juridiques fondées sur l'article 15 de la Constitution montrent que si le corps électoral n'est pas convoqué à brève échéance, le pouvoir n'aura d'autre choix que d'imposer une troisième prorogation des mandats. 1, 2
Le débat suscité par Abdouraman Hamadou Babba dépasse largement la simple critique d'un calendrier électoral opaque. Il agit comme le révélateur d'une opposition camerounaise à double vitesse, incapable de s’accorder sur le centre de gravité de la lutte : faut-il détruire les institutions de l'intérieur en démissionnant, ou faut-il s'y adosser pour contraindre le régime à appliquer ses propres textes ? En l'absence de réponse unanime, le statu quo demeure le grand vainqueur de cette discorde, laissant le calendrier électoral suspendu au seul calendrier du Prince. 1
Par Gontran Eloundou
Analyste politique
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