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"Aboubakary Abdoulaye Président du Sénat : Une volonté institutionnelle de reconquête du Nord par le RDPC face au FSNC et Issa Tchiroma".

Le lamido de Rey Bouba

Les expressions et aspirations populaires sont le préalable à toute action dans le jeu politique. Qu’il s’agisse d’élections ou de mouvements de manifestation, ces dynamiques constituent les fondements du jeu politique. Influencé par son anthropologie, le jeu politique au Cameroun est l’expression des revendications communautaires, souvent au détriment du « choix rationnel ». Les populations, selon les observations, étant attachées à leur communauté, ont exprimé durant l’élection de novembre 2025 leur désir de changement. La zone septentrionale du Cameroun s’est démarquée par un basculement vers l’opposition, selon les chiffres officiels du Conseil constitutionnel et les tendances perçues de manière informelle.

Alors que les Camerounais s’attendent à un remaniement tel que promis par le chef de l’État, Paul Biya préfère passer par un changement des hommes à la tête des institutions. Ces changements redéfinissent profondément la structure hiérarchique du pouvoir et présupposent une nouvelle orientation politique, notamment lorsqu’on évoque les logiques juridico-constitutionnelles de succession à la tête de l’État. Depuis le retour au multipartisme, le Grand Nord a souvent été positionné comme la région devant assurer la transition constitutionnelle. De 1992 à 2013, Cavaye Yeguie Djibril était le successeur constitutionnel en cas de vacance du pouvoir. Ce positionnement a été interrompu par la mise en place effective du Sénat, avec Marcel Niat Njifenji comme président, souvent assisté par des sénateurs issus de la chefferie traditionnelle.

Dans cette réinterprétation de la géographie électorale camerounaise, on peut dire que le président Paul Biya est revenu à l’ancien ordre, ce qui peut être perçu de plusieurs façons. D’abord, on peut considérer que la dernière élection a forcé le président à opérer une répartition distributive en vue des prochaines élections locales. Il ressort de l’élection présidentielle que les tendances électorales présentent plusieurs viviers : le Grand Sud (Centre, Sud, Est), le vivier du Nord et de l’Extrême-Nord, celui de l’Ouest, du Littoral et du NOSO. Afin d’éviter une dislocation réelle du bloc au pouvoir, le président préfère redistribuer les cartes en prélude à une remobilisation pour les élections locales futures.

Faire oublier Issa Tchiroma

Paul Biya a compris le signal lancé par les populations du Grand Nord, qui ont exprimé leur détachement vis-à-vis de la vieille garde politique. Que ce soit le RDPC de Cavaye ou de feu Ayang Luc, ou encore l’UNDP de Bello Bouba Maïgari, on a assisté à un affront populaire contre les élites longtemps considérées comme maîtresses de l’électorat dans le Grand Nord. Issa Tchiroma a sonné la fin de règne du RDPC. Le Lamido de Rey Bouba peut-il incarner la figure du renouveau politique du RDPC dans le Grand Nord ? Ou est-il simplement une figure symbolique, destinée à montrer aux populations l’intérêt que leur porte le pouvoir en place ?

Le Lamido de Rey Bouba devient ainsi la deuxième personnalité politique du Cameroun. Cela suffira-t-il à apaiser le ras-le-bol populaire ? Le successeur constitutionnel aura-t-il le poids politique nécessaire pour incarner une transition crédible ? Si son ascension est perçue comme une tentative de réconciliation entre le pouvoir central et les populations du septentrion, elle devra s’accompagner d’un véritable changement de paradigme, incluant des politiques publiques concrètes et une revalorisation des acteurs locaux.

Vers une recomposition stratégique

Ce retour à l’ancien ordre n’est pas qu’un simple rééquilibrage géographique ; il s’inscrit dans une logique de recomposition stratégique du pouvoir. En repositionnant des figures issues du Grand Nord, le président cherche à restaurer une forme de légitimité communautaire tout en consolidant son emprise institutionnelle. Cette stratégie pourrait également servir à neutraliser les velléités d’alternance exprimées dans les urnes, en offrant aux populations une reconnaissance symbolique sans pour autant céder sur les fondamentaux du régime.

La recomposition politique amorcée par Paul Biya à la suite des élections de 2025 révèle une volonté de contenir les tensions communautaires tout en préservant les équilibres du pouvoir. Le Grand Nord, longtemps considéré comme un bastion de stabilité, devient aujourd’hui un terrain d’expérimentation politique. Reste à savoir si cette redistribution des rôles suffira à répondre aux aspirations populaires ou si elle ne fera que repousser l’échéance d’un véritable changement. Le jeu politique camerounais, toujours marqué par ses dynamiques communautaires, entre dans une phase où les symboles ne pourront plus masquer les exigences de transformation profonde.

Gontran Eloundou 
Analyste politique

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