Ousmane Sonko & Bassirou Diomaye Faye, De l’alliance au conflit : la fragmentation du pouvoir sénégalais
La fin d'un pacte, le début d'une incertitude régionale
La science politique, en tant que discipline, s'intéresse aux dynamiques de pouvoir, aux conflits institutionnels et aux recompositions partisanes. Les théories de la gouvernance partagée et de la cohabitation mettent en lumière les tensions inhérentes à la dualité exécutive, lorsque président et premier ministre incarnent des légitimités concurrentes. Le cas sénégalais, marqué par la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, illustre parfaitement la dialectique du pouvoir telle que conceptualisée par Maurice Duverger ou encore Giovanni Sartori : la compétition interne au sein du camp majoritaire peut être plus déstabilisante que l'opposition externe. Cette fracture, qui s'inscrit dans une chronologie précise, révèle les limites du consensus initial et ouvre la voie à des scénarios de confrontation politique dont les implications dépassent le cadre national pour toucher la sous-région ouest-africaine.
Chronologie de la rupture (1)
L'alliance entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, forgée dans la lutte contre l'ancien régime, reposait sur une complémentarité stratégique : Sonko incarnait la contestation populaire, tandis que Faye représentait la légitimité institutionnelle. Toutefois, dès novembre 2025, l'éviction d'Aïssatou Mbodj, proche de Sonko, au profit d'Aminata Touré, a marqué un tournant. Ce geste, perçu comme une marginalisation du PASTEF, a cristallisé les tensions et révélé une volonté présidentielle d'affirmer son autonomie. La rupture s'est accentuée par des divergences idéologiques et des rivalités de leadership, transformant une alliance tactique en un champ de confrontation.
En mars 2026, Bassirou Diomaye Faye officialise la création de sa coalition « Diomaye Président », consacrant la séparation avec Sonko. Ce moment symbolique traduit la fin d'une cohabitation fragile et l'entrée dans une logique de compétition ouverte. La chronologie de cette rupture illustre la théorie des coalitions instables : une alliance née dans l'opposition peine à survivre une fois confrontée aux réalités du pouvoir. La dynamique sénégalaise rappelle les enseignements de la théorie des élites de Pareto : l'accès au pouvoir transformer les solidarités initiales en luttes pour la domination.
Scénario d'éviction de Sonko (1)
Dans une logique de consolidation du pouvoir, Bassirou Diomaye Faye pourrait envisager l'éviction de Sonko par le biais juridique, en remettant sur la table la question de son inéligibilité. Ce scénario s'inscrit dans la tradition des régimes où le droit est instrumentalisé pour neutraliser les adversaires politiques. Inspiré des analyses de Carl Schmitt sur l'état d'exception, une telle démarche viserait à priver Sonko de toute légitimité électorale, impliquant son influence à une contestation extra-institutionnelle.
Une autre stratégie consisterait à bloquer le PASTEF, en limitant son accès aux ressources institutionnelles et en entravant ses activités politiques. Ce mécanisme, proche de la théorie du verrouillage institutionnel, permet à Faye de marginaliser Sonko sans utiliser une confrontation directe. En neutralisant le parti, le président affaiblirait la base organisationnelle de son rival, notamment sa capacité de mobilisation. Ce scénario rappelle les pratiques de « confinement » décrites par Samuel Huntington dans ses travaux sur la stabilité politique.
Éliminer Ousmane Sonko (3)
Enfin, dans une hypothèse extrême, l'élimination physique de Sonko pourrait être envisagée par certains acteurs radicaux. Bien que moralement condamnable et politiquement risqué, ce scénario illustre la logique de la violence politique telle qu'analysée par Charles Tilly : lorsque les institutions échouent à réguler les conflits, la coercition devient un instrument de régulation. Une telle issue sous-marine aurait le Sénégal dans une crise majeure, fragilisant son image internationale et accentuant les tensions internes.
Impact politique interne.
La rupture entre Sonko et Faye fragilise la cohésion de l'exécutif sénégalais et accentue la polarisation politique. À l'intérieur du pays, elle génère une incertitude institutionnelle et un risque de blocage des réformes. La théorie de la gouvernance fragmentée montre que la division au sommet de l'État réduit l'efficacité décisionnelle et accroît la conflictualité sociale. Les partisans des deux camps se mobilisent, transformant la scène politique en un champ de rivalités exacerbées.
Au plan sous-régional
Dans la sous-région, cette fracture affaiblit le rôle du Sénégal comme modèle de stabilité démocratique. La CEDEAO, qui s'appuyait sur Dakar pour incarner un leadership consensuel, voit son influence menacée. La théorie des systèmes régionaux de Hedley Bull suggère que la fragilisation d'un acteur central entraîne une recomposition des équilibres. Les voisins du Sénégal, notamment le Mali et le Burkina Faso, pourraient exploiter cette fragilité pour renforcer leur position dans les débats régionaux, accentuant la fragmentation de l'espace ouest-africain.
La rupture entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye illustre les limites des alliances politiques construites dans l'opposition et confrontées aux réalités du pouvoir. Elle révèle la fragilité des coalitions majoritaires et la tendance des élites à privilégier la domination sur la coopération, conformément aux théories classiques de la science politique. Les scénarios d'éviction de Sonko, qu'ils soient juridiques, institutionnels ou coercitifs, traduisent une logique de consolidation du pouvoir présidentiel, mais comportent des risques majeurs pour la stabilité nationale et régionale. À l'intérieur du pays, la polarisation menace la cohésion sociale, tandis qu'à l'échelle de la CEDEAO, elle fragilise l'image du Sénégal comme pilier démocratique. En définitive, cette rupture n'est pas seulement un conflit personnel : elle constitue un révélateur des tensions structurelles qui traversent les régimes politiques africains contemporains.
Gontran Eloundou
Analyste politique
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