CRISE DU POISSON : DE L’ILLUSION LIBERALE AUX PIEGES DE L'HEGEMONIE PRIVEE.
TRIBUNE ÉCONOMIQUE:LA VULNERABILITE DE NOTRE SOUVERAINETE ECONOMIQUE.
Par Joseph Marie ELOUNDOU
Économiste, Consultant Senior Principal.
1. La trajectoire d’une mutation manquée : quand la libéralisation engendre un monopole de rente.
Depuis le début des années 1990, sous la contrainte des ajustements structurels et du dogme du Consensus de Washington, le Cameroun a opéré un basculement doctrinal majeur : le passage d’une économie dirigiste à une économie de marché fondée sur la libre concurrence. Trente-cinq ans plus tard, le constat macroéconomique est saisissant. La libéralisation sans garde-fous ne nous a pas conduits à une concurrence pure et parfaite génératrice de bien-être pour le consommateur, mais a favorisé l'émergence d’oligopoles privés et de positions dominantes hégémoniques.
Cette mutation dévoyée pose un risque fondamental pour la sécurité nationale : la capture de secteurs stratégiques de la consommation de masse par des opérateurs uniques, capables de dicter leur loi au marché et d'exercer un chantage implicite ou explicite sur l'État.
Le secteur des produits halieutiques offre l'illustration la plus dramatique de cette dérive. Lorsqu'un seul opérateur économique accumule jusqu'à 80 % des parts de marché des importations de poisson congelé, le libéralisme cesse d'être un vecteur d'efficience pour devenir un instrument de vulnérabilité systémique.
Le secteur halieutique. Anatomie d'un déséquilibre toléré et interrogations institutionnelles.
Face à une anomalie d’une telle ampleur, l’économiste et le citoyen sont fondés à poser la question fondamentale qui dérange : comment et par qui une telle hégémonie a-t-elle pu prospérer, au mépris le plus total du cadre législatif et réglementaire existant ?
C'est le cœur politique et institutionnel du problème : un tel déséquilibre ne s'installe jamais par hasard ni par la seule « force du marché ». L'émergence et le maintien d'une position hégémonique de 80 % dans un secteur aussi vital pour le panier de la ménagère supposent nécessairement des défaillances de régulation, des complaisances administratives, voire des complicités actives ou passives au sein de l'appareil décisionnel.
Le Cameroun ne souffre d'aucun vide juridique. La Loi n° 2015/018 du 21 décembre 2015 régissant la concurrence interdit formellement les abus de position dominante, les ententes oligopolistiques et les pratiques commerciales restrictives. De même, les textes régissant le commerce extérieur, la régulation des prix et la protection du consommateur confèrent à l'État des instruments de contrôle extrêmement puissants.
Dès lors, l'installation durable de cette capture du marché ne peut s'expliquer que par deux mécanismes :
- La complaisance et la passivité des organes de régulation : Pendant des années, l'octroi quasi-automatique de quotas disproportionnés à un seul acteur s'est fait au détriment des PME locales et des autres opérateurs du secteur, étouffant la concurrence à la racine et créant un monstre commercial « too big to fail ».
- Le jeu des complicités d'intérêts et de la « rentocratie ».
Derrière la tolérance d'un tel monopole de fait, il existe indéniablement des réseaux de complicités actives ou passives. En tirant profit d'avantages indus, de passe-droits douaniers ou sanitaires et de prébendes liées à la rente d'importation, ces relais d'influence ont délibérément sacrifié la souveraineté alimentaire de la Nation et l'intérêt public sur l'autel de rentes privées.
Mettre fin à cette crise ne nécessite pas seulement d'ajuster des chiffres de quotas ; cela exige un réveil institutionnel, une affirmation de l'autorité de l'État et une demande des comptes à l'égard de tous ceux qui ont laissé s'installer cette captation de la richesse nationale.
2. Anatomie d'un scandale macroéconomique : l'hémorragie des devises et l'illusion d'optique.
Sur le plan macroéconomique, la dépendance halieutique constitue un gouffre financier intolérable pour nos finances extérieures. En 2025, le Cameroun a englouti environ 230 milliards de FCFA pour importer plus de 267 000 tonnes de poisson.
Pour mesurer l'aberration de cette situation, un rapprochement statistique s'impose :
- Un volume d'importation équivalent à nos exportations majeures.
Le volume de poisson congelé importé (267 000 tonnes) équivaut pratiquement au volume total de fèves de cacao brutes que le Cameroun exporte sur les marchés mondiaux.
- Le coût exorbitant du kilogramme.
Avec un coût moyen s'établissant autour de 3 000 FCFA le kilogramme sur les étals, le poisson importé grève lourdement le panier de la ménagère tout en saignant les réserves de devises du pays.
- Le verrouillage de la chaîne de valeur.
Non content de contrôler les quotas d'importation au sommet, l'opérateur hégémonique intègre verticalement la filière, contrôlant la distribution depuis les bassins grossistes jusqu'aux réseaux de vente au détail.
Cette fuite massive de capitaux s'accompagne d'un déficit d'entraînement productif local. Au lieu de réinvestir ces bénéfices tirés de la commande nationale dans l'aquaculture industrielle, la pêche hauturière ou le développement des infrastructures halieutiques locales, les superprofits d'importation sont massivement recyclés dans l'immobilier de rentes et la thésaurisation foncière. Il y a là une distorsion majeure au regard des impératifs de la politique de transformation structurelle de notre économie.
2. La vérité sur la « crise du poisson ».
L'éclairage décisif de l'ADMC.
Les récentes sorties médiatiques sur un risque imminent de pénurie nationale à la veille des fêtes de fin d'année 2026 relèvent d'une mise en scène spéculative bien rodée. L'enquête factuelle et rigoureuse publiée ce 22 octobre 2026 par l'Association Douze Millions de Consommateurs (ADMC) permet de déconstruire point par point le récit victimiste de l'importateur hégémonique.
A. La réduction des quotas : une mesure de souveraineté et de salubrité économique.
Le passage du quota global d'importation de 200 000 tonnes à 100 000 tonnes par le Ministère de l'Élevage, des Pêches et des Industries Animales (MINEPIA) ne constitue pas une erreur administrative, mais un acte de régulation courageux :
- L'alignement sur la SND30.
Il s'agit de mettre en œuvre la politique d'import-substitution voulue par le Chef de l'État pour soutenir la production nationale à Kribi, Limbé ou Idenau, avec pour cap 300 000 tonnes de production locale d'ici 2030.
- La sanction du trafic de quotas : L'enquête de l'ADMC révèle qu'en 2025, sur un quota de 200 000 tonnes accordé, l'opérateur n'en a importé que 140 000, revendant illicitement les 60 000 tonnes restantes à de petits opérateurs au prix fort de 500 000 FCFA le conteneur.
- Le démantèlement du monopole.
En réorganisant la distribution (50 % pour le leader historique, 50 % pour les 19 autres importateurs et acteurs locaux), l'État réaffirme sa prérogative de régulateur.
B. La création artificielle de la pénurie et la fuite vers l'extérieur.
L'argument de l'épuisement précoce des stocks ne résiste pas à l'analyse comptable. Sur un stock initial de 100 000 tonnes importées au premier trimestre 2026, la consommation mensuelle théorique (10 000 tonnes) aurait dû couvrir les besoins jusqu'en fin d'année.
L'enquête de l'ADMC apporte la preuve formelle (sur la base de 15 déclarations d'exportation douanières) de la réexportation frauduleuse de 30 000 tonnes de poisson vers les pays voisins (Tchad, RCA, Congo) où le carton se vend à des prix spéculatifs (jusqu'à 45 000 FCFA). L'opérateur a sciemment asséché le marché national pour maximiser ses gains à l'étranger avant de réclamer des dérogations d'urgence.
C. Les faux délais logistiques et l'inflation fabriquée.
L'argument de la lourdeur administrative cache une stratégie d'approvisionnement guidée par la recherche du moindre coût au détriment de la qualité :
- Les approvisionnements privilégiés en provenance du Brésil ou de Norvège (30 à 45 jours de mer pour du poisson bas de gamme) au lieu du Sénégal ou de la Mauritanie (7 à 10 jours).
- Des blocages logistiques au Port Autonome de Douala (45 conteneurs en souffrance) nés du refus d'honorer les frais de magasinage ou du retard dans le renouvellement des licences commerciales.
- Une hausse artificielle des prix à la sortie usine (+28 % entre juillet et octobre 2026, le carton de maquereau grimpant de 25 000 à 32 000 FCFA), violation flagrante de la Loi n° 2015/018 sur la concurrence.
4. POUR UNE REFONDATION DE NOTRE POLITIQUE HALIEUTIQUE : LE PLAN D'ACTION IMPERATIF.
Face à ce constat, l'État ne doit ni céder au chantage, ni capituler face à l'illusion du « tout-marché ». Les propositions formulées par l'ADMC tracent la voie d'une riposte ferme et structurée à court, moyen et long termes.
A. Mesures d’urgence immédiates : la Riposte conjoncturelle.
- Encadrement strict des prix.
Prise d'un arrêté ministériel par le MINCOMMERCE bloquant immédiatement le prix du carton de maquereau à 25 000 FCFA (niveau de juillet 2026) et application de sanctions fermes pour spéculation illicite.
- Interdiction de réexportation.
Interdiction formelle de réexporter hors des frontières nationales tout stock de poisson importé dans le cadre des quotas sous-douaniers accordés par le Cameroun.
- Mise à disposition du marché intérieur : Obligation faite à l'opérateur de solder ses litiges logistiques au PAD et d'injecter immédiatement les stocks disponibles sur le marché national.
4. B. Mesures structurelles et d'Import-Substitution (Moyen et long termes)
1. Conditionnalité devises/investissements, patriotisme économique et circularité agro-industrielle.
Il convient d’imposer désormais à tout grand importateur de produits alimentaires de base un cahier des charges d'une rigueur absolue : pour chaque tranche de devises octroyée par la Banque Centrale pour l'importation, l'opérateur doit avoir l'obligation légale de réinvestir un pourcentage minimal (20 à 30 %) dans les capacités de production locale (pisciculture industrielle, bassins aquacoles, armement de pêche nationale, unités de transformation).
Une telle exigence est loin d'être irréaliste ou excessive. Elle relève de la simple salubrité économique et de la justice nationale.
Le Cameroun jouit d’un potentiel hydraulique tout simplement extraordinaire : c'est un pays béni des dieux où la quasi-totalité des départements et arrondissements porte le nom d’un cours d’eau, d'un fleuve ou d'une rivière, sans compter des centaines de kilomètres de frontières maritimes et fluviales stratégiques. À ce réseau naturel exceptionnel s’ajoutent nos grands barrages de retenue d’eau — à l’instar de Mbakaou, Lom Pangar ou de Lagdo —, qui constituent des bassins de production halieutique de premier ordre.
Ces retenues d'eau hydroélectriques présentent un avantage stratégique déterminant : la proximité immédiate de la source d'énergie électrique permet d'y installer directement des infrastructures industrielles de conservation par le froid et des unités modernes de transformation.
L'analyse ne s'arrête pas là : dans une vision intégrée de transformation structurelle, ces sites permettent de développer une véritable économie circulaire agro-industrielle. En effet, la transformation sur place du poisson génère des sous-produits (têtes, entrailles, résidus) qui constituent la matière première idéale pour la fabrication locale d’aliments pour bétail et volaille. On réalise ainsi une synergie parfaite entre la pêche, l'élevage, l'alimentation animale et l'agro-industrie nationale.
En ajoutant à cela les innovations technologiques modernes — notamment l'aquaculture hors-sol, la pisciculture en bacs intensifs et l'élevage en cages flottantes dans nos retenues —, le Cameroun a non seulement les moyens de couvrir l'intégralité de ses besoins nationaux, mais il a la vocation naturelle de nourrir toute l'Afrique centrale en poisson.
Dès lors, faire le choix du tout-importé, de la rente de comptoir et de la fuite massive de devises au détriment de cet immense potentiel productif oblige à poser une question dérangeante mais fondamentale : où sont passés le patriotisme économique, la vision stratégique et l'intelligence de nos acteurs économiques ?
La transformation structurelle de notre économie impose de rompre définitivement avec la logique du « marchand-compradore » pour faire émerger de véritables capitaines d'industrie halieutique nationale. L'accès aux devises de la République ne doit plus être un chèque en blanc délivré à la rente d'importation, mais un levier d'industrialisation, d'intégration agro-pastorale et de souveraineté.
2. La Centrale d'Achat du Poisson du Cameroun (CAPC) : un bouclier de santé publique, de régulation et d'achat garanti pour le produit local
Pour briser définitivement l'hégémonie des monopoles privés et mettre fin aux chantages récurrents sur la sécurité alimentaire de la Nation, la création d'une Centrale d'Achat du Poisson du Cameroun (CAPC) sous forme de partenariat public-privé s'impose comme un impératif stratégique et sanitaire.
La mission de la CAPC s'articule autour de quatre piliers indissociables :
- Un enjeu vital de santé publique et de sécurité sanitaire :
L'importation de poisson congelé ne peut plus être abandonnée au seul mercantilisme d'opérateurs privés en quête de superprofits. L'utilisation de poisson bas de gamme importée de contrées très éloignées, stockée et congelée parfois depuis plus de 18 mois, subissant des ruptures répétées de la chaîne du froid dans les bassins portuaires ou les réseaux de transport, constitue une véritable menace de santé publique. Pathologies digestives, intoxications alimentaires chroniques, exposition aux bactéries pathogènes ou aux conservateurs chimiques altèrent silencieusement la santé des ménages camerounais et alourdissent la charge morbiditaire nationale. La CAPC réintroduit la souveraineté sanitaire en imposant une traçabilité irréprochable et un contrôle vétérinaire et biologique d'une rigueur absolue à l'entrée du territoire national.
- La puissance des achats groupés contre le piège du monopole :
En mutualisant les commandes d'importation pour la quote-part temporairement nécessaire à la couverture des besoins du marché national, la CAPC permet de négocier les meilleurs prix sur les marchés internationaux auprès d'une diversité de fournisseurs certifiés (notamment en Afrique de l'Ouest). Ces volumes sont ensuite redistribués de manière équitable à un réseau diversifié d'importateurs, de grossistes et de PME locales, démantelant de facto le monopole privé de distribution.
- Le soutien structurel à la production nationale par l'achat garanti :
Pour que l'import-substitution s'incarne dans les faits, la CAPC ne doit pas être une simple centrale d'importation. Elle doit être légalement investie d'un rôle d'Acheteur de dernier ressort (Off-taker garanti) pour l'ensemble des pisciculteurs, aquaculteurs et coopératives de pêcheurs locaux (Kribi, Limbé, Lagdo, Mbakaou, Maga, Mapé, etc.).
- Sécurisation de la filière locale et souveraineté alimentaire :
En garantissant aux producteurs nationaux l'enlèvement prioritaire et systématique de leur production halieutique à des prix homologués et rémunérateurs, la CAPC élimine le risque de mévente ou de pourrissement des captures, sécurise les investissements privés locaux et crée le déclic indispensable à l'autosuffisance du Cameroun.
- Subvention à la filière fraîche locale.
Déployer une chaîne du froid souveraine (camions frigorifiques, modules de stockage à Kribi et Limbé) pour acheminer le poisson frais local vers les grands centres urbains (Mokolo à Yaoundé, Mboppi à Douala) à des prix compétitifs (1 500 à 2 000 FCFA/kg).
- Réquisition légale en cas de chantage.
En application des textes sur la sécurité alimentaire nationale, réserver à l'État le droit de réquisitionner les infrastructures de stockage et de chaîne du froid d'un opérateur défaillant ou boycotteur pour assurer la continuité de l'approvisionnement des populations.
Conclusion : Le courage de la souveraineté
Le cas du poisson congelé n'est pas un simple fait divers commercial ; c'est un test de viabilité pour notre modèle économique national. Un pays ne peut durablement bâtir sa stabilité sociale et sa trajectoire d'émergence en déléguant l'assiette de ses citoyens au bon vouloir d'acteurs oligopolistiques extravertis.
L'import-substitution ne doit plus être un slogan administratif, mais un impératif de sécurité nationale. En soutenant les arbitrages de régulation du MINEPIA, en réprimant la spéculation et en obligeant le capital privé à s'investir dans la production locale, le Cameroun reprendra le contrôle de son destin économique. La souveraineté alimentaire est à ce prix.
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