Egypte: Election présidentielle; le général al sissi seul candidat ,suit les traces de Moubarak.

Le monde
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La course à la présidentielle égyptienne est digne d’un tournoi d’échecs en cadence blitz. Mais avec une particularité : le vainqueur est déjà désigné d’avance. Six candidats potentiels, cinq abandons, chacun annoncé à un rythme quasi hebdomadaire. Sans surprise, ce n’est autre que le président sortant, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, qui devrait caracoler en tête des résultats puisqu’il est désormais en course contre lui-même, ou presque. Un retournement de situation à 180 degrés alors que la campagne semblait pourtant avoir débuté du bon pied.

Les prémices de cette évolution remontent à novembre dernier, lorsque l’avocat des droits de l’homme Khaled Ali annonce sa candidature à l’élection présidentielle, dont le premier tour doit se tenir sur trois jours, entre les 26 et 28 mars. À 45 ans, M. Ali s’est fait connaître du grand public suite à la bataille judiciaire concernant les îles de Tiran et Sanafir dans la mer Rouge, cédées à Riyad par le régime de Sissi et dont il est devenu le défenseur sur la scène publique. L’avocat, qui s’est déjà présenté à l’élection de 2012 mais n’a récolté que 0,58 % des voix, est considéré comme le candidat le plus porteur d’espoir pour concourir contre M. Sissi.



Suite à cette première impulsion, d’autres noms commencent à émerger durant les mois suivants comme des figures potentielles d’opposition. Affirmant apporter du « sang neuf » dans la sphère politique égyptienne, Ahmad Chafiq, 76 ans, annonce à son tour sa candidature, quelques semaines après M. Ali. Cette décision, fortement médiatisée, le propulse au rang de sérieux rival à M. Sissi. Et pour cause, il est loin d’être une figure inconnue du grand public. Ancien ministre de l’Aviation civile entre 2002 et 2011 puis Premier ministre entre janvier et mars 2011 sous Hosni Moubarak, M. Chafiq s’est déjà présenté à la présidentielle de 2012, accédant au second tour face au candidat des Frères musulmans, Mohammad Morsi, en récoltant 48,7 % des voix.

 

Mais dès le lendemain de l’annonce de sa candidature, il affirme être retenu aux Émirats arabes unis, alliés du Caire, où il est exilé depuis 2012 suite à des accusations de corruption en Égypte. L’ancien Premier ministre dénonce dans une vidéo envoyée à l’AFP au Caire la décision d’Abou Dhabi comme « une interférence dans les affaires » égyptiennes. Quelques jours plus tard, M. Chafiq annonce son retrait de l’élection. Sa fille, May Chafiq, confie à Reuters que les Émirats « l’ont expulsé vers l’Égypte juste parce qu’il a annoncé qu’il serait candidat (...). Personne n’est autorisé à se présenter à la présidentielle ».



Campagne verrouillée


Ce n’est que le premier rebondissement du feuilleton présidentiel, qui donne toutefois le ton de la campagne pour les mois suivants. C’est ensuite au neveu de l’ancien président Anouar el-Sadate, Mohammad Anouar Esmat el-Sadate, fervent critique du régime, de retirer sa candidature le 16 janvier. « Nous ne mènerons pas une bataille perdue d’avance… Ce n’est pas ma décision personnelle, mais celle de mon équipe de campagne qui travaillait sur le terrain », déclare-t-il alors.



L’élection est clairement verrouillée par le régime hyperprésidentiel et autoritaire instauré par M. Sissi, qui a accédé au pouvoir par un coup d’État contre Mohammad Morsi en 2013, avant d’être officiellement élu en mai 2014 à 96,9 % des voix. « Redynamiser la compétition politique et le pluralisme en Égypte est hors de question pour Sissi », affirme Achraf Nabih el-Charif, professeur de sciences politiques à l’Université américaine du Caire, contacté par L’Orient-Le Jour. La vague du printemps arabe qui a permis de renverser le président Hosni Moubarak en 2011, après trente ans au pouvoir, paraît déjà bien loin. Le fait que ce prochain scrutin marque la troisième élection présidentielle depuis la chute de l’ancien despote en est presque ironique. Dans ce contexte, « la différence est que le régime de Moubarak laissait une plus grande marge de manœuvre à l’opposition », explique à L’OLJ Michele Dunne, chercheuse et directrice du programme du Moyen-Orient de l’institut Carnegie, à Washington D.C. « Sissi, pour sa part, n’a pas de parti politique et gère la situation en y répondant sous l’angle sécuritaire et non politique », poursuit-elle.




Cela ne rebute pas le général Sami Anan, ancien chef d’état-major et fondateur du Parti arabiste égyptien, ou encore le colonel Ahmad Konsowa, également candidat pour un temps à la magistrature suprême. Mais la malédiction judiciaire frappe. MM. Anan et Konsowa font tous deux l’objet de poursuites : le premier est accusé d’avoir falsifié des documents pour se présenter, le second est condamné à six ans de prison pour « comportement nuisant aux exigences du système militaire ». Les deux sont dès lors disqualifiés de la course présidentielle. Samedi, un membre de l’équipe de M. Anan est attaqué et blessé devant son domicile.


Pendant ce temps, Khaled Ali, premier candidat à la présidence, gagne en popularité, notamment auprès des jeunes générations qui ont cru au printemps arabe. Il subit néanmoins de plus en plus de pression de la part du régime et tout est fait pour le décrédibiliser. Les journaux pro-Sissi l’accusent d’être une marionnette aux mains de l’Union européenne. Une stratégie qui fonctionne puisque M. Ali annonce cette semaine qu’il se retire de la course.

« Élections théâtrales »


Un seul candidat reste donc en lice pour concourir contre le maréchal Sissi. Le dirigeant du club de football Zamalek, Mortada Mansour, annonce à la mi-janvier son intention de se présenter à l’élection. Il s’est déjà présenté au poste de président lors de l’élection de 2014 avant de se retirer pour soutenir... M. Sissi. Ancien avocat et député, il est connu pour ses propos violents ou vulgaires à l’égard de ses collègues. Mais au vu de son passé politique, M. Mansour apparaît comme un rival bien peu menaçant pour M. Sissi, estiment de nombreux observateurs. 

Énième rebondissement, le parti nationaliste Wafd annonce jeudi qu’el-Sayed el-Badaoui Chehata a été choisi pour représenter le parti dans l’élection. M. Badaoui a soutenu le régime de M. Moubarak en 2011 et la candidature de M. Sissi en 2014.
Ce dernier, quant à lui, a attendu le mois de janvier pour annoncer sa décision de briguer un second mandat. Mercredi dernier, il a déposé les documents pour sa candidature. La stratégie d’intimidation adoptée par son régime lui permet de faire taire toute opposition mais, surtout, d’éviter d’avoir à rendre des comptes à la population sur le bilan de son mandat. « Sissi doit tenir ces élections puisqu’il a promis de le faire aux Égyptiens et à la communauté internationale », note Mme Dunne. « S’il a flirté avec l’idée d’amender la Constitution pour rallonger son mandat, il s’est rendu compte que cela n’était pas possible vu les mauvaises réactions que cela a suscitées », souligne-t-elle.

Déjà bien avant l’annonce même des premières candidatures, une pétition a circulé en octobre dernier sur les réseaux sociaux demandant le renouvellement du mandat de M. Sissi sans même que des élections ne soient tenues, réunissant plusieurs milliers de voix. Soutenue par de nombreuses personnalités égyptiennes, l’objectif de l’initiative était de rendre hommage au président en place pour « avoir su prendre certaines décisions fortes malgré le contexte économique difficile, en donnant sa confiance au peuple égyptien », et de n’« être affilié à aucun parti politique en particulier », selon Karim Salim, l’un des membres du comité de campagne. Plus d’une centaine de coordinateurs ont été éparpillés à travers le pays pour promouvoir la pétition tandis que les posters à la gloire du dirigeant se sont multipliés dans les rues égyptiennes. Autant de moyens mobilisés pour donner un peu de relief à une histoire dont tout le monde connaît déjà la fin.

lorientlejour.com