Lettre ouverte à Monsieur Le Président de la République du Cameroun, Chef de l’Etat, pour la redéfinition d’un mode de distribution des ressources de la nation.

Dossier spécial
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Pour le Dialogue National, je plaide.

Monsieur Le Président de la République,

Le Comité National de Lutte contre l’Inertie (CONALI) est une organisation de la Société Civile, créée en janvier 2004, s’inspirant de votre adresse à la nation du 31 décembre 2003.

Vous déclariez alors, pour le fustiger, que le plus grand mal de notre pays c’est l’inertie. Nous nous sommes donnés depuis lors, conformément aux lois et règlements de la République portant sur la liberté d’association, la mission de combattre l’inertie sous toutes ses formes. Nous avons alors créé le CONALI.

Nous souhaitons que la présente contribution soit perçue comme une alerte citoyenne face à la situation conflictuelle qui se déroule dans les régions du Nord Ouest et du Sud Ouest de notre pays et s’apparente désormais à une véritable tragédie. Dans un environnement politique où les acteurs semblent privilégier les convoitises pour le pouvoir suprême et, à défaut, les positions intermédiaires de pouvoir, il nous semble utile de tirer la sonnette d’alarme afin de susciter une prise de conscience des acteurs institutionnels et politiques, afin éventuellement, de ramener à la lucidité, des esprits embrumés par des préoccupations individualistes. Cette lettre s’adresse certes à vous mais également à tous ceux qui voudraient, comme vous en ce moment, tenir les rênes du destin du Cameroun. Elle s’adresse en réalité à toute la classe politique camerounaise.

Quel Cameroun voulez-vous gouverner ?

Pour peu que l’on se penche sur l’environnement sociopolitique du Cameroun de ces cinq dernières années, en se souciant de sa bonne marche, l’on ne peut s’empêcher de poser la question de savoir à quoi vont aboutir ces multiples crises ? Ou encore cela va encore durer combien de temps ?  Comment entendez-vous gouverner un pays en plein délitement, écartelé entre le terrorisme sévissant dans sa partie septentrionale, les violences et la rébellion sécessionnistes et séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-ouest ? L’insécurité croissante dans la région de l’Est, sans oublier le tribalisme en recrudescence, la corruption et la pauvreté ambiantes ?

Nous disposons pourtant d’arguments objectifs susceptibles de nous aider dans la réflexion et de nous donner de bonnes raisons de reconsidérer la voie à suivre dans le règlement de ce conflit. En effet, face à l’ennemi extérieur Boko Haram, le peuple camerounais, du Nord au Sud de l’Est à l’Ouest, avait marqué son attachement à la République et avait apporté un soutien total et inébranlable à son armée dans un élan de solidarité agissante. Par contre, depuis novembre 2016, une crise sociopolitique aigue traverse le pays et oppose désormais les forces de sécurité nationale à des rebelles qui demandent la sécession et ici, le soutien aux forces de défense par les populations n’est pas total. En effet, les camerounais sont divisés. Cette situation insoutenable ne saurait continuer à perdurer. Le Cameroun vit une situation politique et sécuritaire précaire, qui se détériore chaque jour davantage.

L’on se souvient que le prétexte des revendications corporatistes et estudiantines a ouvert la porte à des revendications populaires contre le mode de gouvernance actuel jugé fortement centralisé, producteur de marginalisation et redistribuant peu équitablement les richesses nationales. Le débat est donc ouvert, sous la forme d’un conflit sur la forme de l’Etat, entre les tenants du statu quo ante, c'est-à-dire l’Etat centralisé unitaire, les fédéralistes et les régionalistes ; les sécessionnistes étant la figure extrême de ces revendications.

Le sang coule au Cameroun. Nous ne pouvons plus rester indifférents, c’est la raison pour laquelle nous vous interpellons : cette situation doit être décantée.

En date du 7 février 2018, vous avez convoqué le corps électoral en vue de l’organisation d’élections sénatoriales, les deuxièmes du genre depuis la mise en œuvre du processus de démocratisation de notre pays.

Permettez-nous de marquer notre étonnement, face à une décision qui semble manifestement dédaigner des revendications sur fond de violences des populations de ces deux régions sœurs du Cameroun.

L’acte consistant à appeler le corps électoral en ce moment n’est pas exempt de suspicion : un corps électoral en fin de mandat constitué de conseillers municipaux frileux, fragiles et exposés à la corruption. Un corps électoral unijambiste amputé des conseillers régionaux. Se dévoilent également au grand jour tous les pièges introduits dans la loi fondamentale de 1996 modifiée en 2008 (art 67 al5-6 nouveau). Tout   indique que vous avez choisi le statu quo ante en surfant sur les failles juridiques de notre Constitution. On ne peut plus se permettre un tel jeu. Nous devons revoir cette Constitution et cela relève de votre responsabilité. Nous notons particulièrement la nécessité de concéder une véritable autonomie économique aux régions par la mise sur pied de Conseils régionaux, ce serait à notre avis une réponse concrète à la question de la nouvelle gouvernance du pays.

Savez-vous, Monsieur le président de la République, que les régions du Nord Ouest et du Sud Ouest sont complètement sinistrées sur les plans social, économique, politique et sécuritaire ?

Savez-vous, Monsieur le président de la République, que les camerounais se haïssent au point qu’ils se donnent mutuellement la mort, s’égorgeant froidement et le revendiquant fièrement ? Que des dizaines de milliers de camerounais sont réfugiés au Nigéria ?

Vous a-t-on dit, Monsieur le président de la République, que sur les réseaux sociaux que vous affectionnez, les camerounais sont divisés et que la notion de patriotisme a perdu tout son sens ?

Savez-vous, Monsieur le président, que la situation économique de « vos compatriotes » s’est dégradée au point que de nombreuses familles éprouvent du mal à se nourrir une fois par jour ?

Nous devons concentrer nos efforts financiers pour le développement du pays et non la guerre. La création d’une nouvelle région militaire par exemple, si elle se justifie sur le plan sécuritaire, constitue un nouveau gouffre pour les finances publiques en cette période de disette, caractérisée par le retour du Cameroun devant les institutions de Breton Woods.

Le 02 mars 2016, vous avez procédé à un remaniement ministériel, nous éprouvons du mal à en décrypter le sens profond. Non seulement la plupart des hommes nommés ou maintenus n’ont fait preuve d’efficacité ni dans leurs missions quotidiennes, ni dans le cadre de la résolution de la crise anglophone. Par ailleurs, un département ministériel s’est ajouté, à un moment où il serait peut-être conseillé de réduire le nombre de ministères. Le problème ne réside pas dans ces jongleries. Ce énième remaniement s’apparente à une réponse cosmétique apportée à un problème extrêmement profond.

Nous pensons sincèrement que vous n’êtes pas suffisamment informé. C’est bien la raison pour laquelle nous nous servons des médias afin de prendre à témoin l’opinion. Notre interpellation est un véritable cri en faveur de la paix dans notre pays. Il n’y aura pas de démocratie ni prospérité dans un environnement de stress national. Votre vœu pourtant que l’histoire retienne de vous que vous avez fait du Cameroun un pays prospère et démocratique. « Nous sommes des mendiants de la paix ».

La paix ! Voilà justement le cœur de notre préoccupation. Au regard de notre expérience de terrain depuis de longues années, nous ne sommes pas surpris du caractère délétère de la situation sociopolitique et économique qui prévaut au Cameroun. Elle pourrait même s’envenimer davantage si des actions prenant en compte la problématique de fond ne sont pas engagées. Cette problématique, c’est le mode de gouvernance du pays, incapable désormais de satisfaire la majorité des populations. Les jérémiades et récriminations des anglophones peuvent en réalité être dupliquées dans l’ensemble des dix régions du Cameroun.

Ce ne sont pourtant pas des solutions institutionnelles qui auront fait défaut. La création d’une Commission en charge de la promotion du bilinguisme et le multiculturalisme, la traduction des textes en Anglais, le recrutement d’enseignants bilingues, la création d’une section du Common Law à l’Enam, sont quelques unes des mesures fortes marquant votre volonté à satisfaire, en vain, les desiratas des compatriotes d’expression anglaise. Sans compter la multitude de postes qui leurs sont attribués depuis un moment, ce qui pourrait donner des idées à d’autres régions dont les ressortissants penseraient à raison que pour obtenir les faveurs du régime il faut se révolter. Nous devons changer de paradigme de gouvernance car le mécanisme d’équilibre régional, tel que conçu au départ est désormais obsolète et ne peut plus satisfaire les multiples sollicitations à partir d’un modèle central. Il y a un besoin d’une assise nationale pour redéfinir le mode de distribution des ressources de la nation et la régionalisation telle que constitutionnalisée est l’un de ces instruments.

Notre solution : une Tripartite 2

En 1990, le Cameroun entre dans son processus de démocratisation. En 1991, le pays est en ébullition et le fonctionnement des institutions menacé par une campagne de désobéissance civile violente. L’opposition exigeait la tenue d’une conférence nationale souveraine à laquelle le pouvoir s’opposait. Pour déverrouiller la crise sociopolitique de l’époque, il fut initié et mis en œuvre un cadre de dialogue et de concertation sous l’appellation Tripartite. La faiblesse de cette action pourtant salutaire est qu’elle ne s’était pas donné les moyens de sa survie en instaurant un suivi évaluation tous les cinq ans par exemple.

Il est loisible de constater que la non application des recommandations de la tripartite est en grande partie responsable de la crise actuelle. En effet, la Constitution de 1996 a été non seulement modifiée, faisant tomber le verrou de la limitation des mandats, mais également, certaines dispositions véritablement salvatrices pour la bonne marche du pays ont été soient biaisées dans leur application, c’est le cas des régions qui ont été décrétées par le chef de l’Etat alors que la Constitution prévoit des élections régionales et la mise en place de Conseils régionaux, soit mis en berne 22 ans durant ; c’est le cas du Conseil Constitutionnel, ou encore tout simplement jamais appliquées, cas de la Haute Cour de Justice. Citons aussi l’article 66 concernant la déclaration des biens jamais appliqué.      

Nous aurions par exemple proposé s’il nous était donné de le faire, Monsieur le président, qu’avant le Sénat, soient enfin mises en place, tel que prévu par la constitution, les Collectivités Territoriales Décentralisées à savoir les mairies et les conseils régionaux. Que les Présidents de Régions soient élus afin que la légitimité du peuple s’exprime dans le sens du gouvernement local. C’est là une attitude consensuelle.

Au stade actuel, pour ramener la sérénité et restaurer un esprit de fraternité dans notre pays, il y a un besoin réel que les forces vives du pays s’asseyent, se regardent « dans les yeux », afin de reconfigurer le logiciel de notre vivre ensemble. Du sang de camerounais a été versé, du fait d’autres camerounais. Le tribalisme et la haine, fortement installés, consolident leurs racines.

En poursuivant dans la voie actuelle, en faisant comme si rien ne s’était passé, vous aurez choisi l’embourbement et l’inertie, notre adversaire commun.

Très haute considération.

Joseph Marie ELOUNDOU

Président du Comité National de

Lutte contre l’Inertie (CONALI)

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