Règlement de la crise anglophone : La méthode Biya peut-elle réussir ?

Dossier spécial
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Création d’un Conseil des Régions, réaménagement ministériel, nomination de compatriotes anglophones à différents postes de responsabilités : Paul Biya multiplie les gestes pour désamorcer la crise qui secoue les régions anglophones. Les résultats sont cependant loin d’être garantis.

Les réactions ont été nombreuses et diversifiées à l’annonce du dernier réaménagement ministériel survenu tard dans la soirée du 02 mars 2018, alors que les deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont toujours en proie à une crise sociopolitique sans précédent, sur fond de violences entre la rébellion armée séparatiste et les éléments des forces régulières engagées dans une opération de sécurisation des zones en trouble.

Fait notable : ces dernières semaines, les appels au dialogue en vue de trouver une solution à la crise dans les régions sus citées se sont multipliés. Dans la classe politique notamment y compris dans les rangs du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), parti au pouvoir, sans compter ceux de plus en pressants d’une société civile longtemps restée atone, du moins dans sa majorité, devant le drame qui se déroule dans les deux régions anglophones de notre pays.

Et pour autant que l’on remonte à la genèse de cette crise, les revendications sur la forme de l’Etat ayant pris le pas sur celles, corporatistes, de départ dans ces deux régions où nos compatriotes anglophones s’estiment marginalisés, se plaignant d’être exclus de la gestion des richesses nationales. Nous lisons, pour nous rafraichir la mémoire, la Déclaration de Buea, parue en 2014 dans la revue politique africaine, numéro 51, en page 141. Elle est édifiante sur la manière dont les compatriotes anglophones se sentent marginalisés : « Notre problème (...) vient du fait que les dirigeants francophones ont trahi notre confiance et qu’il n’y a pas de transparence dans les affaires publiques. Au cours de ces 32 années, notre accord a été violé. On nous a privés des droits électoraux, marginalisés, traités avec suspicion, on nous a cantonné à des fonctions non essentielles notre participation à la vie de la nation (...). A la suite de manœuvres et manipulations, nous sommes passés au statut de partenaires égaux à celui du peuple sous le joug. » De vieilles revendications donc, que des séparatistes représentant la frange extrémiste remettent au goût du jour pour réclamer, non plus le retour au fédéralisme prôné par certains ou encore la mise en place d’une décentralisation poussée mais, purement et simplement la création d’un nouvel Etat, l’Ambazonie à côté de celui du Cameroun.

La récente sortie dans l’hebdomadaire Jeune Afrique du doyen d’âge de l’Assemblée nationale, chief Victor Mukete ne dit pas le contraire, lui qui a saisi cette occasion pour dénoncer l’inaccessibilité du Président de la République depuis le début de cette crise et pour lancer un appel à la reconsidération même du mode de gouvernance actuel jugé fortement centralisé voire producteur de marginalisation. Comme avant lui, plusieurs autres leaders d’opinion, politiques ou appartenant à la société civile. Le débat, d’ores déjà lancé au sein de l’opinion, l’option apparait aujourd’hui prise pour une décentralisation effective telle que consacrée par la loi fondamentale de 1996.

Une réponse à ceux qui réclament un changement de la forme de l’Etat ? Certainement, même si pour beaucoup d’observateurs, l’option d’un dialogue national ou restreint à quelques entités représentatives du microcosme sociopolitique camerounais eut été souhaitable.

Il n’y a donc pas eu de dialogue, du moins pas encore, la désignation d’un conseil des régions étant perçue par beaucoup d’analystes comme une volonté du chef de l’Etat camerounais de répondre aux desiderata de ceux qui réclament plus d’équité et d’autonomie dans la gestion des ressources du pays. Essentiellement électorale, l’année 2018 pourrait donc voir de grands changements intervenir dans la gestion des affaires de la république depuis le début de cette crise et pour lancer un appel à la reconsidération même du mode de gouvernance actuel jugé fortement centralisé voire producteur de marginalisation. Comme avant lui, plusieurs autres leaders d’opinion, politiques ou appartenant à la société civile. Le débat, d’ores déjà lancé au sein de l’opinion, l’option apparait aujourd’hui prise pour une décentralisation effective telle que consacrée par la loi fondamentale de 1996.

Restait à voir la réaction des extrémistes séparatistes. Jusqu’ici, ils n’ont pas changé leur position d’un iota, d’autant qu’aucune des mesures prises par le pouvoir ne semble avoir atténué l’ardeur de leurs militants armés qui continuent de harceler les forces de sécurité déployées dans les deux régions anglophones du pays : ni la création du conseil régional préfigurant une décentralisation souhaitée par une aile dite modérée, ni le réaménagement ministériel du 02 mars 2018 qui a consacré l’arrivée de deux anglophones à des ministères clés de l’appareil gouvernemental : l’administration territoriale et les enseignements secondaires, pas même la multiplication des nominations des ressortissants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest à de hautes fonctions de l’appareil étatique. Nos deux régions continuent de baigner dans une épaisse atmosphère d’insécurité, au grand dam des populations qui s’enfuient par milliers pour se réfugier au Nigéria voisin. A quelques encablures des premières échéances électorales de cette année, les sénatoriales, l’on ne peut que craindre le pire, même si la création d’une onzième région militaire dit clairement la volonté du pouvoir de renforcer les mesures sécuritaires dans les zones concernées par la crise et partout ailleurs où les terroriste pourraient décider de frapper. En tout cas, les sénatoriales à venir constitueront un véritable test pour les autorités, quant à leur capacité à garantir le déroulement pacifique des élections dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Jean Bosco SIMGBA