Cameroun: Présidentielle 2018, entre tribalisme et nationalisme, bilan et perspectives pour le peuple.

Politique
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A la suite de l’élection présidentielle du 07 Octobre 2018 au Cameroun, www.yapee.info est allé à la rencontre d’un jeune chercheur en science politique. Pour Denis ZOUNA BAH, le champ politique Camerounais connait des constances et des mutations. Mais l’urgence reste la domestication des appartenances tribales.

1-    Quel regard portez-vous sur les transformations du champ politique Camerounais ?

Deux tendances, de mon point de vue, peuvent être observées : d’un côté des mutations substantielles et de l’autre des constances. Des mutations sur le plan institutionnel avec l’affirmation de l’indépendance de l’organe chargé de la gestion et de la supervision des processus électoraux et référendaires ; des mutations avec l’activation du conseil constitutionnel, organe central dans le rouage institutionnel Camerounais ; des mutations enfin en ce qui est de la consolidation de l’impartialité des règles du jeu politique. Bref, pour ce qui est des mutations, on assiste à la crédibilisation progressive des institutions électorales Camerounaises. Il existe aussi des constances, notamment en ce qui concerne les acteurs politiques : d’un côté, des oppositions minuscules incapables de constituer un réseau à même de renverser le statuquo ; cela devient classique, ces petites oppositions pleureuses de leurs « victoires volées ». Constances également du côté du parti au pouvoir, le RDPC qui a su développer une confiance aigüe dans son habitus monolithique. Cela s’est manifesté à travers le déploiement des moyens d’Etat et de la haute administration transformé en logistique politique. Le résultat électoral devait être sans appel.

2-   Justement parlant du résultat, le président élu a remporté avec 71,28% des suffrages exprimés. Est-ce un plébiscite ?

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Il convient de contourner toute euphorie et de rester assez distant. Plusieurs paramètres peuvent rentrer en jeu pour comprendre les mécanismes producteurs de ce score. D’abord, c’est moins de 28% de la population Camerounaise qui est inscrite sur les listes électorales. Ensuite, des 6,7 millions d’inscrits, on a eu 53,85% des votants, soit 46,15% d’abstention, malgré la campagne électorale passionnante. C’est énorme ! Ces deux éléments à eux seuls constituent des signaux forts d’un certain désintérêt pour la chose civique. Cela peut avoir des répercussions sur la légitimité du président élu, surtout dans un contexte de manipulation des consciences profanes. Pour 71,28% des votants donc, le président Paul Biya serait le symbole de la stabilité dans un monde très instable. Ce score qui, par ailleurs est en nette régression par rapport aux 77,99% de 2011 ne doit pas être considéré comme une licence, un boulevard ouvert à l’élu. Au contraire, les défis sont énormes surtout si l’on considère le contexte actuel dans certaines régions de notre pays.

3-   A votre avis, quels sont les défis urgents pour le septennat à venir ?

Votre question me semble juste par ce qu’elle parle de « défis urgents ». De mon point de vue et contrairement à la pensée matérialiste répandue, le premier défi au Cameroun n’est pas la construction des infrastructures. L’urgence qui s’impose, c’est l’édification de la nation Camerounaise. Précisément une nation au sens subjectif du terme, basée non sur des solidarités primaires mais sur le vouloir vivre collectif. Toute politique qui ignorerait l’actuel tropisme du tribalisme serait assise sur une mine explosive. L’appel au rejet et à la destruction de l’autre du seul fait de sa tribu devient une réalité banale au Cameroun. Dans ce contexte, même l’accélération de la décentralisation pourrait constituer un lit aux mouvements séparatistes. Il faut rapidement domestiquer les appartenances tribales pour  en faire  une diversité au seul service de la Nation Camerounaise. Et pour cela, il faut rester essentiellement audacieux et prendre des mesures assez incisives. Cela dit, il convient aussi de noter que la fierté d’appartenir à une nation s’alimente des performances économiques, sportives, culturelles et autres qu’engrange son pays. D’où l’importance de l’accélération des réformes en matière de gouvernance et de la construction des infrastructures structurelles.

Denis ZOUNA BAH.