LUMIERE SUR L’INTERVIEW DU DR BASSILEKIN NDOMILEP ‘Entre ajustement structurel et conjoncturel’

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Le vendredi 23 décembre 2016, s’est tenu à Yaoundé, capitale de la République du Cameroun un Sommet de crise, précédé par de persistantes rumeurs concernant une éventuelle dévaluation du FCFA.

 

Ledit sommet a finalement accouché d’un communiqué final indiquant qu’il n’y aurait pas de dévaluation mais simplement des mesures concernant un certain nombre d’ajustements touchant notamment à la dépense publique des Etats de la sous région. Le quotidien de l’Economie journal paraissant au Cameroun a interviewé  le Dr BASSILEKIN NDOMILEP. Nous avons estimé très cordialement y apporter quelques éclairages

Pour l’historien du présent que je suis, je me rappelle que la dernière dévaluation du FCFA s’est effectuée à Dakar au Sénégal en 1994. Tous les pays de la zone CFA – pré carré français – étaient alors réunis pour la circonstance. Tous y étaient représentés au plus au niveau, sauf le Cameroun dont le Chef de l’Etat s’était fait représenté par un certain Antoine Ntsimi, alors ministre des finances. Ce rappel est important car nous nous comportons toujours comme si nous n’avions pas de mémoire. Ce serait un précédent que l’on ne dévalue que le CFA de la CEMAC. Cela fracturerait à coup sûr l’homogénéité de la stratégie néocoloniale de perpétuation de l’hégémonie monétaire. A ce niveau de l’économie, l’on ne saurait faire fi dans notre analyse, de la stratégie au niveau global avec pour toile de fond le rapport de force. Par ailleurs, nombre de nos économistes comme frappés d’amnésie ont tôt fait de parler d’ajustement structurel, là où il va s’agir d’un ajustement conjoncturel. L’on se souvient en effet, que l’ajustement structurel des années 80, 90 et 2000 avait débouché sur une modification significative des modes de production au plan idéologique. Au plan stratégique, l’Etat avait été préalablement affaibli par des politiques spéculatives du marché global sur les produits de base, ce qui l’avait privé de l’essentiel de ses recettes. La mort de l’Etat interventionniste fut donc célébrée, pour faire place à l’Etat facilitateur.  Toutes les entreprises relevant du portefeuille de l’Etat seront alors soit liquidées, soit privatisées ou dans le meilleur des cas réhabilitées – pour quelques unes-. Il faut dire que cette période coïncide avec la chute du mur de Berlin qui consacrait le triomphe de l’économie libérale. Ce qui n’est pas anodin comme aide mémoire pour la compréhension de l’environnement de cette époque – là. Il vient donc clairement que la structure profonde de l’économie avait été modifiée –ajustée- tant sur le plan idéologique que stratégique et opérationnel.

La dévaluation qui en soi n’est pas forcément mauvaise pour un pays qui maîtrise sa politique monétaire a été utilisée comme un épouvantail. L’objectif étant en réalité de nous décrocher de notre banque centrale pour nous conduire une fois de plus pieds et poings liés vers l’humiliation des grands usuriers internationaux. Selon Jean Baptiste Say, on dévalue une monnaie pour lui trouver des débouchés à court terme. La dévaluation est donc un instrument de politique monétaire. Mais pour mettre en œuvre cet instrument, il faut être le maître de sa monnaie. L’on peut également se servir de « sa monnaie » pour financer l’économie du pays suivant une stratégie autonome - j’allais dire internalisée - et bien planifiée. Idriss Deby l’a bien compris. L’on se souvient il y a huit ans lorsque les Etats-Unis durent faire face à la crise des subprimes, le président américain donna l’ordre au trésor de tirer mille (1000) milliards de dollars pour relancer l’économie américaine. Barack Obama quitte ce jour la maison blanche s’enorgueillissant d’avoir porté le taux de taux de chômage de 9 à moins de 3%.

Ne nous trompons donc pas d’adversaires. Dès que nous nous tournerons à nouveaux vers eux pour quémander d’autres miettes, ils nous présenteront encore des conditionnalités qui n’auront pour finalité que de créer de l’agitation sociale – surtout par nos jeunes-  tournant résolument le dos au travail. Il est clair aujourd’hui que les pays de la CEMAC ne font pas face aux mêmes problèmes mais pourquoi prescrit-on la même pilule à des maladies différentes. Le Tchad a été abattu en plein vol par la chute des cours du pétrole, chute artificiellement créée. Le Cameroun lui a de réels problèmes avec sa dépense. Tenez par exemple : la masse salariale est passée environ en 10 ans de 300 à 900 milliards en 2015. Elle représente 24% du budget et 5,24% du PIB alors que le FMI fixe les plafonds à 20% du budget et 5% du PIB. Les chiffres de 2016 ne sont pas disponibles du fait que  l’on a décentralisé les salaires. Avec la question anglophone, on prétend recruter 1000 enseignants bilingues, des magistrats etc.  Les subventions pour le carburant s’élèvent à 201,3 milliards. Les pensions des fonctionnaires donc non gérées par la CNPS étaient de 183 milliards en 2015 et seraient de 2015 milliards en 2017. Ici, à cause du principe d’unicité des caisses de l’Etat le risque est grand qu’il n’y ait pas de visibilité sur les fonds de pension et que leur gestion soit par conséquent hasardeuse. Il serait recommandé de créer une caisse pour gérer les pensions des fonctionnaires de manières traçable et efficace.

Il est clair au regard de cette analyse que nous voulons froide, que les mesures que l’on propose sont  orientées vers ce qu’il convient d’appeler des politiques d’austérité qui vont d’avantage appauvrir les populations et évidemment hypothéquer toute possibilité de prospérité (je fais exprès de ne pas utiliser le concept de croissance).

Je pense que nous devons regarder la réalité en face.  Si nous devons « demander à la France de nous restituer tout notre argent » comme le suggère le Dr Bassilekin, nous rentrons là dans les méandres d’un procès surréaliste d’autant plus que la France en crise elle-même est insolvable.  2000 milliards que propose le docteur pour relancer l’économie du Cameroun ne représentent pas grand-chose. Tenez, la Côte-d’Ivoire pour son programme de développement  2016-2020 vient de lever 30 000 milliards. Le pays d’Alassane Ouattara maintient un taux de croissance à deux chiffres depuis 2014 (10,3%). Soyons ambitieux, posons des diagnostics pour des solutions qui correspondent à notre temps et qui tiennent compte tant de la géopolitique que de la géostratégie. Les pays de la CEMAC doivent présenter un plan global de développement communautaire et lever des fonds importants sur les marchés financiers. Quelle est cette communauté qui n’est solidaire que dans le malheur ?

Il ne faut surtout pas se tromper dans le diagnostic. Le réel problème aujourd’hui dans le monde, c’est celui du chômage. C’est vrai que nous devons améliorer notre gouvernance, ce qui relève de l’arithmétique, mais nous devons surtout veiller à relancer l’économie à travers des politiques volontaristes, audacieuses, dépourvues de tout complexe avec pour objectif majeur la réduction significative du chômage.