INTERVIEW de Me Nkongho Felix Agbor président du consortium de la société civile anglophone :« Presque tous les anglophones exigent le fédéralisme »

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 INTERVIEW de Me Nkongho Felix Agbor président du consortium de la société civile anglophone indique que le retour au fédéralisme va résoudre le problème anglophone.

« Presque tous les anglophones exigent le fédéralisme »

Que s’est-il réellement passé durant les deux jours de négociations avec les membres du gouvernement ?

Je n’étais pas présent dans la salle, mais je sais qu’il y a un point sur lequel on a insisté et qui a porté sur la libération des enfants encore emprisonnés. Il faut trouver une solution pour ces enfants qui sont à Kondengui ou au Sed (secrétariat d’Etat à la défense, Ndlr). Quand on dit que les enfants ont commis un délit, on oublie de dire que les policiers et les gendarmes ont tué des gens. Personne ne dit qu’on va les traîner au tribunal. Si on relâche ces enfants, cela peut aider au dialogue et prouver que le gouvernement est disposé à trouver une solution.

Qu’est-ce qui ont poussé les forces de l’ordre à tirer sur les populations ?

Le problème avec les forces de maintien de l’ordre, c’est qu’ils ont toujours leur manière de résoudre les choses. Quand vous tirez sur des gens, cela montre l’existence de beaucoup de tension.

Y-a-il eu des personnes qui ont succombé après cet affrontement avec les gendarmes et policiers ?

On m’a appelé pour me dire que parmi les 4 personnes blessées, une est décédée. Je ne peux rien confirmer.

Au départ, les revendications étaient essentiellement corporatistes, comment comprendre qu’on en soit aujourd’hui à des revendications politiques ?

Ce que je tiens à vous dire d’entrée de jeu, c’est qu’il y a les revendications des avocats, des enseignants et celles du consortium de la société civile anglophone. Les gens disent que si on peut avoir une solution aux problèmes posés par les enseignants ou les avocats, ça va permettre de faire avancer les choses. Mais nous pensons que le retour au fédéralisme va mieux résoudre le problème. Aussi, cela va aider le Cameroun. Les anglophones sont trop frustrés. Si on ne trouve pas une solution aujourd’hui, ce sera difficile pour nous dans l’avenir. D’aucuns estiment que c’est un problème politique. Si vous regardez le secteur éducatif ou juridique, vous allez vous rendre compte que les anglophones sont trop marginalisés. Le retour à un Etat fédéral ne veut pas dire la sécession. Nous sommes contre la sécession. On peut trouver une solution. Les gens disent que la mise en place de l’Etat fédéral est la condition préalable au retour des classes. Moi je dis non. Ce que nous voulons, c’est que le gouvernement montre sa bonne foi à résoudre les problèmes posés par les anglophones. Si le président peut créer la commission nationale qu’il avait annoncée par décret et qu’il nomme des gens indépendants et crédibles, les anglophones vont comprendre la bonne foi du gouvernement. Après, on peut regarder la constitution, notamment les aspects qui portent sur les élections régionales, la décentralisation et la désignation des gouverneurs de région. Si on commence les choses de cette façon, les anglophones vont savoir que l’Etat a compris leur problème. Nous allons tous construire ce pays. Le Cameroun c’est notre pays. Et personne ne peut me faire fuir ce pays, sous le prétexte qu’il faut créer un autre pays. Car, même si on crée un autre pays, il y aura toujours des problèmes. Nous pensons qu’il faut dialoguer et on est prêt à discuter. J’ai fait 15 ans aux nations unies en tant que officier des droits de l’homme au conseil de l’Onu. Et je crois qu’on doit s’asseoir pour voir ce qui ne va pas, afin d’y trouver des solutions.

Est-ce que le fait que vous exigiez le fédéralisme ou rien, ne veut pas dire que vous aviez au départ un agenda caché depuis la genèse de la crise ?

Non. Si vous regardez le mémorandum du 09 mai 2016 que les avocats anglophones avaient adressé au ministre de la justice, à la primature, au sénat et à l’assemblée nationale, vous allez constater que le fédéralisme y figurait. Donc, il ne s’agit pas d’un agenda caché comme certains veulent faire croire. Les gens du consortium font le travail que le gouvernement doit faire. En clair, on a quand même changé le débat chez les anglophones. Avant, une partie des anglophones parlait de sécession. Aujourd’hui, c’est presque tous les anglophones qui exigent le fédéralisme. C’est nous qui avons changé le débat autour de la sécession après l’échec du gouvernement. Grâce à nos actions également, les anglophones sont montés au créneau pour dire que le fédéralisme est mieux pour eux et que la sécession n’est pas une bonne chose. On appelle les élites pour venir résoudre le problème. Vous êtes d’avis avec moi que l’Elite anglophone ne représente pas la voix du peuple. Il faut changer la manière dont le gouvernement cherche à trouver les solutions. Il y a les chefs traditionnels que les gens respectent. De même, il y a des membres de la société civile à l’instar du cardinal Christian Tumi que tout le monde honore. Si quelqu’un comme lui vous invite à une réunion, vous ne pouvez pas refuser de venir. Car, il n’est pas comme les élites ou les membres du gouvernement qui défendent leur propre intérêt.

Mais, comment comprendre qu’alors qu’on est encore en train de dialoguer, vous insistiez autant sur le fédéralisme ou rien?

On n’a jamais dit : « le fédéralisme ou rien ». Mais ce que nous voulons, c’est un débat franc sur le sujet. Nous voulons bien le dialogue. Car, c’est progressivement qu’on peut arriver au fédéralisme. Mais je pense que le fédéralisme sera la solution idoine aux revendications anglophones.

Dans son discours de fin d’année, le président de la république a dit que la forme de l’Etat ne peut souffrir d’aucun changement. Ne voyez-vous pas que le fédéralisme que vous demandez est impossible dans l’immédiat ou alors la grève se poursuivra jusqu’à ce que vous ayez gain de cause ?

Le fédéralisme ne veut pas dire changer la forme de l’Etat. Nous ne demandons pas la sécession. Mais, certains veulent nous présenter comme des sécessionnistes. Pour l’heure, ce que nous voulons c’est la bonne foi du gouvernement face aux revendications anglophones

Est-ce qu’au fond, il n’y a pas des forces tapies dans l’ombre qui veulent remettre en cause le pouvoir de Yaoundé ?

Personne ne veut mettre à mal le pouvoir de Yaoundé. On n’a jamais dit que Paul Biya doit partir. Et puis, ce n’est pas Paul Biya le problème anglophone. Bien plus, nous avons décidé qu’aucun politicien ne doit figurer parmi les membres du consortium de la société civile anglophone pour éviter que d’aucuns n’orientent ces revendications vers leur visée politique. Le problème anglophone est à la fois réel et légitime

On vous accuse aussi d’être radical. Mais, en l’étant, vous pouvez faire plonger le pays dans une instabilité qui pourra engager votre responsabilité dans l’avenir, étant donné qu’on a toujours milité par une culture de la paix ?

Je suis en porte-à-faux avec le terme radical. C’est le gouvernement qui est radical, et non nous autres. Moi aussi je dis que la position radicale du gouvernement empêche un bon dialogue. Mais c’est le dialogue qui doit prévaloir. On aura une entente et on doit aboutir à une solution. Nous aimons tous ce pays. Cependant, en nous traitant de radicaux, je pense que c’est un manque de respect à notre endroit, à l’endroit de ceux qui vont changer les choses dans ce pays. C’est un mouvement pacifique, et comme on le dit en anglais, « the force of arguments ». Mieux vaut avoir des gens qui revendiquent, qui disent ce qu’ils pensent, que d’avoir des gens qui ne disent rien, mais qui un jour, décident d’user de la force. Pour le moment, je le dis avec vigueur, nous sommes un mouvement pacifiste. Un mouvement pacifiste peut-il être radical ? Je dis non.

Au départ de la crise, on n’entendait pas parler de consortium anglophone. Comment l’idée du consortium est née ?

Le consortium est une émanation de la société civile. Il s’agit d’avocats, d’enseignants, de différents opérateurs anglophones, de la société civile anglophone. C’est une plateforme qui nous permet de nous exprimer, de dé- fendre les intérêts des anglophones. C’est comme un groupement. Au lieu d’avoir dix associations qui parlent au nom de quelqu’un, qu’une seule puisse le faire. C’est là l’idée du consortium qui a pour objectif d’encadrer les choses.

Aujourd’hui, beaucoup de mouvements se réclament du consortium. Qui en fait partie au juste ?

Il y a environ 27 associations qui font partie du consortium. Il y a également un « chairingcommittee » qui comprend des avocats, professeurs d’université, de lycée, le représentant des jeunes, le représentant du secteur privé, celui de la société civile.

D’aucuns estiment que le consortium en appelle à une rotation du pouvoir anglophone – francophone. Est-ce vrai ?

L’idée n’est pas nouvelle. Même le Pr. Joseph Owona l’avait soutenue, lui qui a été le président de la commission chargée de la rédaction de constitution actuelle. En tant que citoyen et leader d’opinion, je milite pour la rotation entre les peuples anglophone et francophone. Ceci peut aussi aider à trouver une solution. On peut avoir un Etat fédéral et avoir un président issu d’un mécanisme de rotation. C’est ce qui se passe par exemple au Nigéria.

Certains appellent le président de la République à se rendre à Bamenda. Est-ce que la descente de Paul Biya sur place peut désamorcer la bombe ?

Le président de la République est le chef de l’Etat. Il gère tout. Sa venue peut effectivement aider. Surtout que s’il se rend chez les anglophones, c’est pour écouter, pour faire un discours qui reflète la situation, qui admet qu’il y a des problèmes, qui appelle à une solution, qui entrevoit, à travers le dialogue le fédéralisme… Il peut créer la commission qu’il a annoncée dans son discours du 31 décembre, nommer des gens qui sont indépendants, le clergé, les pasteurs, surtout les anglophones. Un prêtre ou un pasteur anglophone peut présider ladite commission, avec des pouvoirs conséquents. C’est ce que nous attendons aussi concrètement du Chef de l’Etat si jamais il décide de se rendre à Bamenda. Si les choses ne marchent pas à Bamenda, il faut que le président s’y rende pour échanger avec eux, comme un père.

D’aucuns vous accusent d’envoyer vos enfants à l’école, tandis que vous prêchez l’école morte. Actuellement, où fréquentent vos enfants ?

Mes enfants sont à la maison. Ils ne fréquentent pas. Comment peuvent-ils aller à l’école tandis que les autres n’y vont pas ? Mes enfants sont dans le Sud-ouest, ils ne vont pas à l’école.

Est-ce que les enfants vont continuer à rester à la maison jusqu’à ce que le problème soit résolu ?

Ce n’est pas la faute des syndicalistes. Nous sommes en train de dialoguer pour parvenir à une solution. C’est aussi de la faute du gouvernement car il peut décider dès ce jour même que le problème soit résolu. C’est le gouvernement qui est en position de force et qui prend les décisions. S’il donne tout ce qu’on demande, l’école reprendra. Nous espérons tout simplement qu’une solution sera trouvée.

On a appris que vous vous apprêtez à mettre sur pied le « All anglophone national congress». De quoi s’agit-il ?

C’est une plateforme regroupant des anglophones. C’est pour échanger, nous préparer au cas où la commission annoncée par le président Biya est mise sur pied. C’est pour avoir une position commune des anglophones. De temps en temps, il est bon que le peuple se réunisse pour parler de leurs problèmes et voir comment on peut avoir une même voix.

Votre mot de fin

On aime ce pays, nous voulons y rester, mais nous voulons être respectés. Nous voulons un système juste, basé sur l’égalité. En outre, le gouvernement doit jouer sa partition pour qu’une solution soit trouvée.

     Propos recueillis par Zéphirin Koloko et Kami Jefferson        

                                                                                                    

SOURCE :Quotidien Emergence N°910 du Mardi 17 Janvier 2017