Cameroun/ la corruption, un mode de vie destructeur

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La corruption, on en parle beaucoup au Cameroun, mais surtout comme détournement des deniers publics. 

Il y a là, certainement, une sorte d’amalgame entre le vol de l’argent public, souvent perpétré par les gestionnaires de la fortune publique à travers divers stratagèmes et la corruption qui, à notre avis est le fait d’altérer la moralité d’un individu en l’emmenant, par des dons indus à poser des actes contraires à sa volonté et à l’éthique professionnelle. 

"Une culture" de la corruption

Cette déviation définitionnelle est la cause fondamentale de l’inefficacité de la lutte que les pouvoirs publics mettent en place pour endiguer le phénomène. En effet, chacun regarde  ce qui est désormais comparable à une pandémie comme l’affaire des autres. Le caractère spectaculaire et élitaire de la lutte a fini par faire oublier les métastases de la corruption qui ont envahi l’ensemble du corps social.

Chaque citoyen, bien que posant des actes de corruption quotidiennement, la regarde comme l’affaire des grands. Ainsi, depuis l’agent de bureau qui vous extorque naturellement 1000 FCFA pour faire avancer votre dossier, jusqu’aux rétro commissions pratiquées régulièrement et systématiquement dans l’attribution des marchés publics et versées à chaque étape par des prestataires en compétition,  la corruption s’est solidement campée en maîtresse absolue dans notre système de gouvernance, gangrénant la moralité publique et siphonnant au jour le jour, les quelques îlots de conscience et de moralité, vaincus par une légitimation quasi institutionnelle du phénomène. En effet, la corruption est tellement répandue et ambiante que nombre d’analystes parlent aujourd’hui de la "culture de la corruption".

Le caractère souvent anecdotique et polémiste du phénomène nous a éloigné de l’analyse logique et susceptible de permettre d’entamer une démarche rationnelle d’assainissement de la moralité publique.

La petite corruption

Ce que d’aucuns ont appelé la "petite corruption" est porteur à notre avis d’effets dévastateurs encore plus nocifs que l’on peut l’imaginer. Nous nous intéresserons dans la présente édition du comportement de deux corps qui se côtoient chaque jour et qui vivent quotidiennement une corruption solidaire. Ce sont les forces de l’ordre et les transporteurs.

Tous les secteurs d’activité au Cameroun  sont bien réglementés ; ainsi pour exercer dans un secteur d’activité, vous devez remplir toutes les conditions imposées par la loi. Dans le secteur des transports privés, le dossier comporte une panoplie de papiers, dont la détention complète par les opérateurs est très souvent difficile. Carte grise, vignette, assurance, contrôle technique, stationnement, carte bleue, etc.  L’attribution de ces papiers, en dehors des polices d’assurance est le fait de bureaucrates qui exigent souvent des bakchichs aux usagers pour faciliter l’établissement de ces papiers ; les taux de corruption ici,  peuvent varier, en fonction de la célérité que vous voulez imprimer à la sortie de votre document dans une des institutions chargées de vous le délivrer.

Cette étape franchie, il faut maintenant affronter les forces de l’ordre : policiers, gendarmes, agents des eaux et forêts, agents des mairies des gens aussi voraces les uns que les autres ; des gens affiliés à de multiples  tontines quotidiennes ou hebdomadaires, qui tirent leurs ressources pour cotiser, par l’exercice d’une forte pression sur les prestataires du secteur des transports privés.

Fort du pouvoir de saisir, de mettre en fourrière les véhicules, armés de divers instruments de la force publique, sifflets, convocations, hertz, matraques, armes blanches et à feu, les forces de l’ordre exercent un indescriptible trafic d’influence sur les opérateurs du secteur des transports en particulier et des commerces en général. Elles sont impitoyables et sans pitié. En ville, ce sont les voitures en jaune qui sont leurs proies préférées ; à la périphérie des villes   les véhicules, connus sous le pseudonyme d’Opep et qui desservent Oyom Abang, Nkolbisson et  Zamengoué, à la périphérie de Yaoundé, connaissent tous les tarifs de corruption aux barrières de Nkolbisson et de Leboudi.  Ceux qui vont plus loin, Okola, Evoudoula ou encore Elig Ambassa, Monatélé savent à quoi s’en tenir à Okola, Mva’a ou Leboudi.

La corruption, un système quasi-mafieux aux conséquences dévastatrices

Une enquête nous a emmené à suivre les activités d’un prestataire propriétaire de pickup et exerçant dans le commerce du bois de chauffage. Entre Yaoundé et le lieu de ravitaillement situé à environ 40 KM de Yaoundé, le prestataire débourse pour passer les barrières mixtes (Leboudi, Okola, Mva’a), pas moins de 12 mille Fcfa. Cela représente 120 fagots de bois de 100 Fcfa. Ce n’est pas tout. Ces messieurs, d’autorité, se servent et délestent le prestataire de sa marchandise.  Plusieurs morceaux de bois sont ainsi soustraits de la cargaison, sous le regard impuissant et médusé de leur légitime propriétaire. Le commerçant, pour équilibrer minimalement  ces pertes énormes pour un tel petit commerce, est obligé de les répercuter sur le prix de la marchandise et c’est bien sûr le consommateur final qui trinque.

 Notre enquête nous a conduits sur  d’autres fronts, qui ont conforté le caractère dramatiquement homogène de ces comportements délictuels sur le territoire national, malheureusement perpétrés par ceux - là mêmes, supposés faire respecter les lois de la République. Lorsque vous partez  de Kye Ossi ou d’Abang Minko’o pour Yaoundé en transitant par Ambam , c’est la croix et la bannière. S’ajoutent aux  hordes citées plus haut, les douaniers. En effet cette route dessert deux pays de la sous-région, qui attirent de nombreux commerçants, qui vont souvent se ravitailler ou même vendre dans les divers marchés frontaliers. Cette région est également grande productrice de cacao ; les  transporteurs de cacao les aguichent particulièrement. Ils savent que les prestataires de ce secteur sont détenteurs de liquidités et cela semble parfaitement naturel aux forces de l’ordre de leur en délester tranquillement. Or, ce qu’il faut savoir, c’est que les marges dans le cacao sont très petites et que lorsque vous prélevez 1000 FCFA vous introduisez dans le secteur un prélèvement indu, fort préjudiciable à l’activité. En effet l’opérateur ainsi spolié, pour rester en équilibre va répercuter ce prélèvement indu aux producteurs, soit en leur proposant un prix d’achat faible, soit en les flouant par des ruses commerciales (fausse balance par exemple).  Ici dans les régions, ils sont tout puissant, on se croirait d’ailleurs dans un autre pays.

L’Arrêté n° 00000 31 /MINCOMMERCE/CAB DU 09 08 2012  fixe les redevances à l’exportation du cacao comme suit : 7 FCFA/kg  pour le CICC, 10.5 FCFA  pour l’ONCC, 1.5 FCFA/kg  pour Contributions aux Organisations Internationales 1.5 FCFA/Kg  pour le pré contrôle et le contrôle de qualité, 30 FCFA  pour le FODEC. Ainsi chaque mille francs prélevés par les forces de l’ordre correspond à 142 kg pour le CICC, environ 100 Kg de l’ONCC,  chacun peut effectuer la suite de ce calcul simple pour constater le rôle néfaste de ces comportements sur l’économie. Dans le même temps, ils sont les complices des coxeurs (acheteurs clandestins de cacao)  qui leur versent par ailleurs, de substantiels pourboires ; il n’est pas rare ici de voir un agent de police ou de gendarmerie rouler carrosse.  Il en est de même des vins et autres vivriers transportés dans les deux sens. Les douaniers se détournent d’ailleurs allègrement de leur mission de protection de l’économie nationale, pour se livrer à ciel découvert aux activités de  corruption. C’est ici qu’il convient de questionner pour s’en inquiéter l’efficacité de ces barrières, en cette période de terrorisme ; d’autant plus que d’après nos sources, le système est tellement bien huilé que les grands manitous de cette vaste corruption occupent des postes à des niveaux les plus insoupçonnables des hiérarchies et le mot de passe ici c’est : « rendre compte au patron ».

Qui délivrera le pays de cette gangrène ? Comment fera-t-on pour démanteler un système aussi solide ? Une véritable mafia.

  Il est indispensable que toutes nos forces soient recyclées, dans ce nouvel environnement commandé à la fois par la double exigence de sécurité et de compétitivité. La prospérité de cette activité dangereuse spolie toute la gouvernance ; l’agent des forces de l’ordre inspire le mépris. Un sentiment général du laisser-faire a fini par consacrer l’impunité. Si vous refuser de corrompre on vous apparaissez comme un paria.