1)LETTRE DE DIEUDONNE ESSOMBA:L’ECONOMIE CAMEROUNAISE DANS SON CONTEXTE

ECONOMIE
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L’Economie actuelle du Cameroun n’est pas celle 1960 et les données ne sont plus les mêmes : les acteurs ont changé. Deux pays peuvent être identiques en tout, sauf sur un détail et rien que ce détail conduit à des programmes totalement différents.

L’Economie est une science de l’optimisation, c’est-à-dire, l’identification de la meilleure solution possible compte tenu du contexte et dans un intervalle de temps donné. Ce n’est pas une science de l’absolu, des vérités éternelles et des situations figées à jamais. Cela, c’est l’idéologie ou la religion, consistant à juger d’une problématique indépendamment du temps, de l’espace et du contexte.

C’est cette démarche qui conduit à des solutions pertinentes à la situation du Cameroun et non une autre. D’abord à l’intérieur : la population ancienne, essentiellement paysanne et analphabète, bloquée dans l’autoconsommation a fait place à une nouvelle population scolarisée, urbanisée, avec une consommation extravertie et impatiente de vivre dans le luxe.

Sur le plan international, le Cameroun était pratiquement une dépendance française qui avait un pouvoir de décision absolue. Elle exploitait le pays comme elle voulait, imposait ses orientations, définissait ce qu’on pouvait produire. Aujourd’hui, tout cela a changé : ce sont les institutions internationales telles que le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC qui nous imposent ce qu’il faut faire. Si elles jugent nos salaires élevés, elles imposent de les baisser, veut ou pas. Si l’Etat tente de créer une entreprise, elles lui signifient leur interdiction, et l’obligent même à vendre celles qu’il avait déjà créées. Le Cameroun est obligé d’obtempérer sans regimber.

Du point de vue commercial, le Cameroun a multiplié ses partenaires, avec l’irruption de la Chine et du Nigeria, ainsi que d’autres partenaires qui ont amenuisé la place de la France. L’ancien monopole des biens d’usage courant par la France avait disparu depuis de longues années, le pays s’approvisionnant désormais sur d’autres marchés : il n’y a pratiquement plus de véhicules Renault ou Peugeot au Cameroun alors qu’ils étaient les seuls dans les années 1970, sans compter les biens comme les réfrigérateurs, les motos et bien d’autres dont les marques françaises ont disparu. Même dans les travaux publics où elle avait le monopole, les Chinois, les Arabes et d’autres sont là. Son hégémonie ne se limite plus que dans quelques secteurs, où elle est d’ailleurs de plus en plus contestée.

On ne peut pas analyser la situation du Cameroun, ni du CFA en méconnaissant ces évolutions, autant du côté du Cameroun que du côté de la France. Et c’est cela faire l’économie, à savoir introduire des nouvelles configurations qui peuvent modifier l’ancienne perception des choses.

Toutes ces évolutions doivent être intégrées dans l’analyse, et surtout, le problème réel posé. Dans un post précédent, j’avais fait état des niveaux de dépendance de nos pays :

FINANCIERE : les segments productifs les plus intéressants sont entre les mains étrangères

ECONOMIQUE : nous sommes acculés dans les spécialisations primaires, incapables de développer l’activité manufacturière, seul facteur de développement

TECHNOLOGIQUE : même dans les secteurs censés nous appartenir comme l’agriculture, nous sommes toujours dépendants des technologies importées ;

MONETAIRE : un pays sous-développé est obligé d’utiliser une monnaie étrangère, soit sous la forme souple de l’alignement (recherche de taux fixe), soit sous le signe de l’arrimage comme le CFA, soit carrément en utilisant la monnaie étrangère. Il n’existe aucun moyen de faire autrement.

Ces dépendances multiples se renforcent mutuellement, et vous ne pouvez pas avoir la dépendance économique et être monétairement indépendant. C’est totalement faux ! Vous pouvez, certes, pour des motifs nationalistes, avoir une monnaie nationale, mais quoi que vous fassiez, soit vous l’alignez sur une monnaie internationale et vous fonctionnez comme si vous étiez dans le CFA, soit vous dégradez votre système monétaire. Cette loi est si puissante que même les Nigérians, qui ont quand même la plus grande économie à l’échelle de l’Afrique sont obligés de conserver leur épargne en CFA, monnaie qu’ils utilisent aussi pour leurs transactions internationales. A ce propos d’ailleurs, certaines statistiques laissent croire que dans les années 1980-1990, il avait plus de CFA au Nigeria que dans la Zone CEMAC.

Le problème fondamental posé dans nos pays est donc la dépendance sous toutes ses formes, ce qui va indéfiniment au-delà des aspects cosmétiques et accessoires que représente le CFA. Et pour sortir de cette dépendance, il s’agit d’identifier clairement notre ennemi : les approvisionnements-poubelles qui viennent d’Europe sous la forme de biens usagers, de Chine sous la forme de pacotille et des autres pays émergents sous forme de rebus (exemple du riz destiné aux animaux et qu’on déverse chez nous).

Pourquoi ces approvisionnements sont nos pires ennemis ? Simplement parce qu’ils verrouillent le secteur de biens d’usage courant de technologie simple par lesquels le Cameroun aurait dû amorcer son industrialisation : ustensiles de cuisine, habits, jouets, petit outillage, etc. C’est par ce genre de produits que débute tout processus d’industrialisation, avant de remonter progressivement la filière technologique. Car ils sont technologiquement accessibles et développent un tissu de PM/PMI et l’esprit de l’innovation. On ne peut pas prétendre fabriquer des ordinateurs quand on importe des sacs scolaires.

Or, ces approvisionnements bloquent la production de tels biens au Cameroun, au point de nous contraindre à tout importer et à amplifier les dettes et le chômage. Clairement, c’est la brocante qui vient d’Europe et la pacotille qui vient de Chine qui empoisonnent notre système productif et se présentent comme nos ennemis les plus immédiats.

En ce qui concerne la France, il n’y a pratiquement aucune compétition entre elle et nous: ses produits sont formatés pour un marché très évolué, avec des salaires et des dividendes très élevés. Elle ne peut donc pas produire des biens suffisamment bon marché pour intéresser le Camerounais moyen. Et vous verrez d’ailleurs que les biens européens se vendent uniquement dans des magasins spécialisés, le gros du secteur de distribution étant occupé par la brocante et la pacotille.

DIEUDONNE ESSOMBA

Président de l’Ecole Africaine de l’Economie