Banque : au Cameroun, la Bicec tire les leçons de la fraude

Au quotidien
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Pendant douze ans, un dispositif de détournements de fonds a provoqué un lourd préjudice – plus de 75 millions d’euros – à cette filiale du français BPCE. En cause : les surprenantes défaillances du contrôle interne.

 

Le 2 juin 2016, les actionnaires de la Banque internationale du Cameroun pour l’épargne et le crédit (Bicec) n’ont pu cacher leur déception en découvrant le bénéfice de 2015 : à peine 4,5 milliards de F CFA (6,9 millions d’euros), soit une baisse de 63 % sur un an. « Nous devrions en principe avoir un résultat net approchant les 12 milliards de F CFA, estime Alain Ripert, le directeur général. Mais la fraude nous a obligés à revoir nos calculs. » Du coup, aucun dividende ne sera distribué cette année.

La veille, les avocats de la filiale du français Banque populaire Caisses d’épargne (BPCE), munis du rapport d’audit du cabinet Mazars, ont déposé une plainte auprès du tribunal de grande instance de Douala. Le même jour s’est tenu un conseil d’administration auquel a assisté Jérôme Garsuault, directeur général de BPCE chargé de l’international.

« Factures fictives »

« La Bicec a été victime pendant de nombreuses années de détournements de fonds significatifs impliquant des prestataires externes avec des complicités internes », résume le rapport d’activité de l’assemblée générale. Un document de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac), qui a diligenté en mars une enquête au sein de la banque, évalue provisoirement le préjudice à plus de 50 milliards de F CFA, soit à plus de 75 millions d’euros…

À l’intérieur de la banque, les têtes ont commencé à tomber. Mi-mai, Innocent Ondoa Nkou, le directeur général adjoint nommé vingt ans plus tôt par l’État (qui détient 17,5 % du capital de la Bicec), a rendu son tablier, et cinq employés – sur les huit qui sont passés en conseil de discipline – ont été licenciés. Parmi eux, Samuel Ngando Mbongue, le directeur de la comptabilité et de la trésorerie.

Aujourd’hui aux abonnés absents, ce diplômé en ressources humaines s’est formé à la comptabilité sur le tard, pour atterrir à ce poste en 2003, année où le dispositif de fraude se met en place.

Le directeur général ne souhaite pas se prononcer sur les montants

Ces deux hommes étaient les rouages d’un mode opératoire mis à nu par la Cobac. Des factures étaient produites et déposées à la Bicec. Innocent Ondoa Nkou (68 ans) se chargeait de les orienter vers Samuel Ngando Mbongue, qui en affectait le traitement et le paiement à des guichets précis. « C’est la partie émergée de l’iceberg », note Alain Ripert, qui se garde toutefois d’en dire plus pour ne pas susciter des « vocations » dans d’autres établissements. Le directeur général ne souhaite pas non plus se prononcer sur les montants indiqués dans le document de la Cobac.

Prosaïquement, la fraude a porté sur des surfacturations. La prestation du cabinet Seaca, de Benoît Ekoka, appelé à évaluer les immobilisations de la banque, est ainsi passée, selon la Cobac, de 76 millions initialement prévus à 1,8 milliard de F CFA. « Des factures fictives ont été réglées via un circuit hors procédure, avec des traitements comptables échappant aux radars », explique Alain Ripert, qui a découvert le pot aux roses début février, quelques semaines après son arrivée à la tête de la banque.

Le principal fournisseur incriminé est Interface. Il serait impliqué dans les détournements à hauteur de 48 milliards de F CFA, d’après la Cobac.Ainsi, selon nos informations, des factures auraient été produites pour l’achat de plus de 1 000 coffres-forts, alors que la banque ne compte que 37 agences. Fondée en 1994, cette société de services spécialisée en génie informatique s’est progressivement muée en groupe, étendant ses activités au transport et à l’immobilier.

« La construction de son siège cossu [dans le quartier de Bonanjo, à Douala] avait suscité des débats parmi nous », se souvient un ancien cadre de la Bicec, qui met en avant la proximité entre le duo Ondoa Nkou-Ngando Mbongue et le management d’Interface. Fort de son aisance financière, son fondateur, Martin Nyamsi (49 ans), fait la pluie et le beau temps au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) dans sa ville natale de Yabassi, au nord de Douala.

Manque de clarté

Dès 1997, Interface fournit des prestations à la Bicec. Ce partenariat fructueux prend un coup en 2012, lorsque BPCE crée T2SA, qui devient le prestataire informatique de ses filiales camerounaise et congolaise.

« Mais il s’est instauré un tel climat de confiance entre la Bicec et Interface qu’il est très souvent arrivé que, dans des situations d’urgence, nous intervenions sans attendre de recevoir au préalable un bon de commande, souligne Anatole Antoine Nkolo Biyidi, le secrétaire général d’Interface. Eu égard à la récurrence et au volume de ce type de situation, et en l’absence à la Bicec d’un dispositif fiable de suivi, il est fort possible que certaines prestations aient fait l’objet de multiples facturations. » Et d’ajouter que le montant évoqué par la Cobac correspond à « toutes les transactions bancaires qui ont transité par le compte d’Interface logé à la Bicec ».

La justice est désormais chargée de démêler l’écheveau des transactions frauduleuses entre la Bicec et ses deux fournisseurs. Cependant, la solidité de la troisième banque camerounaise n’est pas remise en question. Bien qu’en baisse de 7 %, le produit net bancaire s’est établi à 49,5 milliards de F CFA en 2015 ; ses fonds propres s’élèvent à 74 milliards de F CFA ; et son total de bilan progresse de 10 %, à 747 milliards de F CFA.

Mais elle n’a pas fini de payer les conséquences de ce « casse ». Le bénéfice 2016 sera lui aussi affecté, et ce d’autant plus que la banque devrait subir un redressement fiscal lié à la réévaluation tardive de ses immobilisations. Surtout, elle devra tirer toutes les conséquences d’une fraude menée par un directeur adjoint malgré la supervision de trois directeurs généraux successifs nommés par la maison mère. C’est ce qu’on appelle un contrôle interne défaillant.

Une prime douteuse

En 2009, une prime doit être accordée au meilleur cadre camerounais de la Bicec. Le gagnant ? Samuel Ngando Mbongue. Chargé de l’opération, Jean-Pierre Olivi, inspecteur général, avait relevé: «Il reçoit cela en dépit des turpitudes qu’il traîne. J’ai transmis un rapport au directeur général sur ses agissements.» Apparemment, le dit rapport est resté sans suite…