CAMEROUN/DIEUDONNE ESSOMBA : A PROPOS DE LA RESIDENCE DE L’ANCIEN DG DU BUDGET ANTOINE SAMBA (PART I)

dossier spécial
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Les images présentées au sujet de la résidence de l’ancien DG du Budget ont suscité un vif débat qui a fini de manière logique par se coaguler en une confrontation tribale,

 

les uns y trouvant un scandale quand les autres la trouvaient normale et conforme à l’activité de l’homme en tant que haut cadre de l’administration publique et important acteur du secteur agricole.

Il faut d’abord le dire de manière claire et nette : toute l’élite camerounaise, administrative, politique ou commerciale est essentiellement parasitaire et tous vivent aux frais de l’Etat. Les détournements des fonds publics prennent des formes complexes, où les gestionnaires forment des collusions avec des hommes d’affaires pour masquer les déprédations, à travers la surfacturation, les marchés fictifs, l’évasion fiscale, etc.

Tous sont pourris jusqu’à la moelle et aucun ne peut présenter patte blanche ! Les immeubles construits à Yaoundé par les Bamileke et les villas construites par les Betis sont pour l’essentiel le fruit des rapines, les uns ne se distinguant des autres que dans le rôle qu’ils jouent dans les opérations de prédation et le recyclage de ces rapines.

Là où les Bamilékés les recyclent en immeubles commerciaux, les Betis construisent des villas de luxe. Monsieur Samba aurait construit un petit immeuble de 3 à 4 niveaux pour la même somme que son bâtiment n’aurait pas présenté la même indécente visibilité. C’est cela que font les Bamiléké, plus discrets et plus utilitaristes, au moment où les Betis, plus vaniteux, enterrent des sommes tout autant importantes dans des résidences somptuaires visibles et économiquement inutiles.

Il n’y pas plus de raisons qu’un fonctionnaire détourne les fonds de l’Etat qu’un homme d’affaires et on ne saurait établir une échelle morale entre deux groupes de prédateurs, que ceux-ci utilisent les griffes et les autres utilisent les dents. Tous sont des voleurs, et le haut Cameroun n’est formé que de voleurs
Et tous regardent avec une terrible angoisse la perspective d’un changement radical de régime qui mettrait fin à ces pratiques. Leur adhésion sans faille à leur mentor, le vieux Pharaon Biya bi Mvondo Paul Barthélemy, 84 ans, Administrateur des Colonies et diplômé de l’Institut des Hautes Etudes d’Outremer, ainsi que leur détermination à le maintenir jusqu’au bord de la tombe ne sont liées qu’à cette effroyable perspective de voir un tel régime chassé.

De manière claire, la présentation OPPORTUNISTE d’une résidence qui date déjà de plusieurs années marque un des épisodes de la guerre de succession, qui prend une tournure de plus en plus volcanique en se coagulant sur la logique intercommunautaire par des généralisations ad hoc. Tous les raisonnements prennent une tournure biaisée :

-d’un côté, nous ne sommes plus en présence d’un acte de détournement éventuel de fonds qui devrait attirer une légitime désapprobation sur son auteur, mais devant un acte chargé de significations symboliques : « les Betis détournent les fonds, donc ils doivent remettre le pouvoir à d’autres ».
-de l’autre, nous ne sommes plus en présence d’une désapprobation saine devant un acte qui viole les règles de la morale, mais devant une stratégie de déstabilisation : « Les Bamileké veulent déstabiliser les Betis pour s’emparer du pouvoir d’Etat ».

Ce basculement vers une interprétation communautariste des phénomènes au Cameroun va s’intensifier, au fur et à mesure que le temps passe et que s’accroît la compétition sur les ressources publiques de plus en plus rationnées, à savoir les emplois publics, les postes de pouvoir et les infrastructures.

L’Etat néocolonial était bâti sur l’octroi de ces avantages comme des instruments de séduction, mais il n’a pas su anticiper qu’un tel modèle allait être rapidement débordé. Il l’est désormais, et l’Etat, dépassé, se retrouve à une gestion au jour le jour, où le budget officiel voté par le Parlement garde un caractère purement formel, le budget réel étant le fait des instances qui gèrent la liquidité. C’est le Directeur du Budget qui traite directement avec les instances supérieures, notamment la Présidence, totalement en marge des procédures normales, avec des transferts de ressources qui prennent la forme d’un transport physique d’argent à travers les sacs « Mbandjock ». Comment peut-on concevoir qu’un tel individu puisse s’empêcher de tourner cette opacité en une occasion d’enrichissement personnel ?

Mais plus fondamentalement, cet Etat reste bloqué dans les réponses à fournir aux problèmes qui ne font que s’amplifier. Les Nordistes se plaignent-ils qu’ils n’ont pas eu le nombre de places dans l’Ecole Normale de Maroua, on ordonne le recrutement de tous. Les Anglophones protestent-ils sur les problèmes de droit, on ordonne le recrutement de centaines d’entre eux. Les jeunes menacent-ils de se lancer dans la rue ? On lance un recrutement de 25.000 diplômés.
Mais toutes ces actions ne font qu’engorger l’Etat, l’entrainant à une situation de plus en plus insoutenable.

Clairement, l’Etat néocolonial est devenu obsolète et ne peut plus rien offrir de bon aux Camerounais. Y compris un débat serein, car tout thème sera toujours et de manière intensifiée examiné sous le prisme communautariste : les débats ne fourniront plus jamais de solution, parce que biaisés par cette logique.

C’est cela que j’avais compris quand j’avais appelé à la modération l’élite Betie qui s’en prenait violemment aux Anglophones et à la fédération, s’érigeant en grands défenseurs de l’Etat unitaire. Pourquoi se plaindraient-ils des accusations récurrentes clairement formulées par les Bamiléké qu’ils sont des parasites vivant aux frais de la Communauté nationale à travers les détournements de fonds publics ?

L’Humanité avait défini, par expérience et raisonnement, une forme d’organisation qui empêche les peuples paresseux, fainéants et jouisseurs de vivre en parasites sur le dos des autres peuples travailleurs, honnêtes et intelligents. Ce système est la fédération, qui permet d’avoir un Etat fédéral limité dans les secteurs de souveraineté, avec des Etats fédérés disposant d’une large autonomie. Cela permet de confiner les déprédations des peuples parasites, tout en ménageant le potentiel des peuples compétents.

Cette sortie haineuse des Betis contre la fédération, et cette allergie contre le concept justifie clairement les accusations de parasites qu’on leur attribue. Seuls, en effet, des peuples parasites peuvent refuser l’autonomie qui permet à chacun d’exprimer concrètement son importance réelle et son positionnement stratégique dans un pays, s’arc-boutant sur les principes d’unité nationale pour masquer leurs impotences.

DIEUDONNE ESSOMBA