Dossier spécial Zimbabwe/ MUGABE, héros ou tyran : les raisons d’une métamorphose

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De l’avis de beaucoup d’observateurs de la scène politique africaine et internationale, Robert Mugabe était, malgré la caricature qui en est faite en Occident, un véritable mythe. Il a incarné, en Afrique, l’homme qui a dit non aux puissances occidentales.

C’était son dernier combat, il l’a perdu, désavoué par le parlement, lâché par la rue et son premier carré de fidèles : l’armée et son parti, la ZANU-PF. Ironie du sort, l’ennemi ne venait pas de l’extérieur. Cet extérieur dont une partie, la communauté occidentale, l’aura combattu tout au long de ses trente-trois ans de règne. Un règne conduit d’une main ferme, forgée dans la lutte anticoloniale dans un Zimbabwe dirigé par un pouvoir colonial blanc et raciste.

Mais Mugabe aura livré et remporté beaucoup de batailles qui ont assis sa réputation de personnage politique hors pair.

Malgré la caricature qui est faite de lui en Occident, Robert Mugabe était, de l’avis de beaucoup d’observateurs de la scène politique africaine et internationale, un véritable mythe, un as du combat politique façonné par la lutte anti-impérialiste qu’il a incarnée sur le continent avant et après l’accession de son pays à l’indépendance. Beaucoup d’analystes et de politiques sur le continent regrettent d’ailleurs que "Comrade Bob" n’ait pas su effectuer sa sortie autrement.

Héros africain

Car pour beaucoup d’Africains, Mugabe demeure une icône. Comme nombre de ses prédécesseurs dans les livres d’histoire. Comme Sankara ou encore Kadhafi, ses contemporains. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le « soulagement » du président de la Guinée Conakry et de l’Union africaine, Alpha Condé, à l’annonce du départ de Robert Mugabe et sa satisfaction de voir une « solution politique » à la crise zimbabwéenne car, ajoutait-il, « il ne faut jamais oublier que Mugabe a été un très grand combattant, un héros africain. » Et en effet, l’homme doit cette considération plus à son parcours et à son combat contre les anciennes puissances coloniales qu’aux résultats économiques et social engrangés.

Au plan international en effet, ses prises de position et déclarations publiques sont désormais célèbres : sur la Cour pénale internationale qui n’agit qu’en Afrique, les ONG aux objectifs flous, l’arrogance des puissances occidentales, les contrats léonins, les multinationales omnipotentes en Afrique, les leçons de gouvernance, son homophobie, etc. Pour beaucoup d’Africains Mugabe a incarné l’homme qui, loin de toute démagogie, a pu dire non aux puissances occidentales. Même les difficultés économiques rencontrées dans la gestion de ce pays autrefois qualifié de grenier de l’Afrique australe, n’affaibliront pas ses postures idéologiques.

Le passé de combattant de la liberté particulièrement intransigeant de l’homme pourrait également nous aider à le comprendre.

Mugabe entre en politique en 1960, à 36 ans, pour affronter le régime ouvertement raciste de l’ex-Rhodésie. Arrêté en 1964, il est écroué et restera dix ans en prison sans jamais accepter de négocier. Libéré en 1974, il s’engage dans la lutte armée depuis le Mozambique et se montre particulièrement intransigeant. Une guerre d’indépendance opposant le pouvoir blanc de Salisbury aux nationalistes noirs, entre 1972 et 1979. Cette guerre  fit 27 000 morts.

 Ce n’est que sous la pression des présidents Samora Machel du Mozambique et Kenneth Kaunda de Zambie, qui menacent de le lâcher, qu’il se résoudra à signer les accords de Lancaster House, en 1979 mettant un terme à la lutte armée.

Le 18 avril 1980, la Rhodésie devient indépendante et prend le nom de Zimbabwe, après 90 ans de colonisation britannique. Robert Mugabe, chef de l’Union nationale africaine du Zimbabwe(ZANU), est nommé Premier ministre après la victoire de son parti lors des premières élections multiraciales du pays.

Au début de son règne, Mugabe mène une réelle politique d’ouverture à l’égard de ses adversaires d’hier. La politique de réconciliation qu’il met en œuvre pendant une décennie s’inscrit dans ce cadre : il conserve l’encadrement blanc de l’armée ou des services de renseignements – ceux qui le pourchassaient naguère –, intègre des ministres blancs dans ses gouvernements, leur réserve des postes de député. Il fera même d’Ian Smith, le Premier ministre de cette Rhodésie ségrégationniste qui l’a jeté en prison, l’un de ses conseillers. Cette période d’ouverture durera jusqu’au début des années 1990.

Déstabilisation, revirement

Puis surviendront une série d’événements qui expliquent en grande partie le revirement de sa politique. Ce sont les tentatives de déstabilisation organisées depuis l’Afrique du Sud de Pieter Botha, avec le soutien d’une partie de la communauté blanche du Zimbabwe. Robert Mugabe échappera même à une tentative d’assassinat. Dans le chapitre des déconvenues de son règne, l’on cite également l’impossible réforme agraire qu’il n’a pas pu conduire dans un Zimbabwe où six mille fermiers blancs détiennent à l’époque 50 % des terres cultivables. Celles-ci sont tout simplement confisquées et redistribuées aux vétérans de la guerre anticoloniale. Une décision qui plombera la relance économique tant espérée du Zimbabwe.

L’histoire nous dit qu’un deuxième Robert Mugabe apparaît alors, de plus en plus autoritaire et brutal, exerçant son pouvoir dans la solitude absolue. L’icône devenue autocrate s’attire les foudres d’une  communauté occidentale – Britanniques en tête –  qui le traite comme un paria.  Sa faute : avoir remis en question les intérêts des fermiers blancs. Ils ne le lui ont jamais pardonné, jusqu’à l’épisode de la dernière crise interne de ces dernières semaines ayant débouché sur son éviction. À la grande satisfaction d’ailleurs de Theresa May, Premier Ministre de l’ancienne puissance coloniale, qui a affirmé ne pas regretter ce départ.   

Héros pour les uns, tyran pour d’autres, Mugabe a achevé son parcours de la manière que l’on sait aujourd’hui à la tête du Zimbabwe. Et nous souvenant des raisons de sa métamorphose au cours de son règne, nous pourrions peut-être dire avec le président de la commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, que Robert Mugabe restera « le père de l’indépendance de la nation zimbabwéenne » et que sa démission, appartenant désormais à  l’histoire,  « renforcera son héritage politique ».

Jean Bosco SIMGBA