Supermarché CARREFOUR au Cameroun : un nouveau comptoir colonial…commercial ?

ECONOMIE
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PETIT COURS D'ÉCONOMIE NATIONALE À L'ENDROIT DE CEUX QUI CÉLÈBRENT L'ARRIVÉE DE CARREFOUR CHEZ NOUS....

La présence de 06 ministres au moins de la République à l'occasion d'une simple ouverture d'une enseigne de grande distribution française CARREFOUR m’a interpellé et poussé à dénoncer cet état de chose : Un autre comptoir colonial...euh pardon... commercial pour assurer le déversement des produits européens avec toutes les conséquences économiques et stratégiques que cela comporte. Certaines voix ne maîtrisant pas les enjeux économiques de nos pays ont pensé que ma position était purement idéologique. Que non. Et je m'en vais leur expliquer dans les lignes qui suivent certains points qu'ils ignorent peut être en essayant d'être simple:

1. Notre pays le Cameroun comme l'ensemble des pays de la CEMAC traverse une grave crise économique et financière. Cette crise est encore plus aigüe dans les autres pays de la CEMAC dont certains étaient même déjà au bord de la banqueroute financière. Ceux qui sont dans les milieux d'affaires ou les circuits économiques vivent déjà  depuis un certain temps les manifestations empiriques de cette crise avec entre autre un manque criard de liquidités dans l'économie, des banques en difficultés et l'Etat qui a du mal à honorer ses engagements vis à vis de ses prestataires, etc. Tout le monde a pu également noter ou observer que dans le même temps l'endettement de notre pays s'est accéléré suscitant l'inquiétude de nos partenaires. Sans compter les rumeurs récurrentes d'une possible dévaluation du FCFA.

2. En sus des causes endogènes de cette crise (crise sécuritaire, mauvaise gouvernance, etc.), la cause principale et la plus violente provient d'un choc ou déséquilibre extérieur provoqué par la brute chute du prix du baril de pétrole qui en moins de 3 ans est passé de plus de 100$/le baril en 2015 à plus ou moins 30 $ à ce jour. A cette chute du prix du pétrole s'est ajoutée celle des autres matières premières (bois, cacao, café, coton, etc.). Toutes choses qui ont eu pour conséquence une baisse significative de nos recettes d'exportation et par ricochet un important manque à gagner de ressources budgétaires surtout dans les pays où les revenus fiscaux  provenant du pétrole représentent encore 70 à 90% du budget national (Guinée Equatoriale, Gabon, Congo). Les déficits budgétaires se sont aggravés (pour faire simple  le déficit budgétaire c'est quand les dépenses de l'Etat dépassent ses recettes budgétaires propres), d'où l'accélération du taux d'endettement pour financer ces déficits et une accumulation de la dette domestique à l'égard du secteur privé local.

3. Or il faut savoir que ce sont les devises issues de la vente ou de l'exportation de notre pétrole et des autres matières premières que le Cameroun utilise pour régler ses factures extérieures (sa dette extérieure notamment et toutes les importations de l'Etat et de ses démembrements, des entreprises et des citoyens ou ménages). Tout produit ou service étranger et tout aliment importé au Cameroun ont été payés ou réglés par les devises du pétrole, du cacao, du café, de la banane, etc. Même le simple cure-dents importé de Chine sont payés par notre stock de devises générées  par nos recettes d'exportation (dont 50% sont virés au Trésor Français et les autres 50% à la BEAC). En effet notre FCFA bien que garanti par le trésor français n'est ni convertible ni reconnu en dehors de la zone CEMAC; il ne peut donc servir à payer quoi que ce soit, pas mm le simple papier hygiénique, en dehors de la zone franc Afrique centrale.

4. Il découle du point 3 ci dessus que si les prix des matières premières et du pétrole baissent fortement et durablement comme c'est le cas actuellement, nos recettes d'exportation diminuent et nous engrangeons moins de devises. Or pendant que les recettes d'exportations baissent, nos attitudes et habitudes de consommation elles restent les mêmes, plus précisément nous continuons à importer massivement et à  consommer les produits importés. Et Dieu seul sait que nous importons presque tout au Cameroun en ce moment. Toutes choses étant égales par ailleurs, Il arrive un moment où le niveau d'importation des biens ou produits étrangers  dépasse en valeur le niveau de recettes issues de nos exportations. Nous commençons donc à dépenser plus de devises pour régler nos importations que les devises que nous engrangeons de la vente de nos produits à l'export. Et si ça continue, nous arriverons à une situation où nous n'aurions plus aucune devise pour régler nos factures extérieures ou nos importations ainsi que notre dette extérieure. C'est précisément dans cette situation que nos Etats se dirigeaient inéluctablement il y a quelques mois. D'où la crise économique et financière actuelle et le recours forcé au FMI pour éviter l'insolvabilité et une autre dévaluation incontournable du FCFA.

5. Pour sortir de cette crise, il ne reste qu'à espérer à court ou moyen terme une remontée des cours du pétrole et des autres  matières premières. Mais rien n'indique que ce sera le cas, la croissance mondiale étant elle même en berne. Et même si cela arrive, rien n'indique que nous n'allons pas à nouveau nous retrouver dans la même situation quelques années plus tard. La vérité c'est que nous ne pouvons pas continuer à bâtir nos pays ou nos économies en comptant simplement sur la vente de nos matières premières à l'état brut comme c'est encore largement le cas aujourd'hui. La vérité c'est aussi que l'installation des enseignes étrangères de grandes distribution qui semble à la mode en ce moment ne peut que contribuer à empirer la situation de crise puisque ça vient justement amplifier ses causes profondes à savoir la persistance  d'une logique d'importation massive et effrénée de produits étrangers de consommation courante: nos devises ne vont que continuer à sortir et serviront à créer des emplois ailleurs dans les pays d'origine de ces produits. De plus les  clients de ces enseignes étant principalement formée de l'élite et de la classe moyenne du pays, il y aura davantage une valorisation mentale et culturelle du "consommer étranger" au détriment du "consommer Camerounais". Une sombre perspective pour nos petits producteurs. Bien sûr en ouvrant des enseignes dans notre pays, ces grands groupes de distribution vont chanter qu'ils créent des emplois et payeront des impôts et taxes à L'Etat qui en a besoin  mais ils ne vous diront jamais le nombre  d'emplois ou les PME locales qu'ils vont contribuer à détruire ainsi que toute la richesse nationale qu'ils vont transférer ou rapatrier  ds leurs pays d'origine. 

6. La seule politique économique qui vaille donc aujourd'hui dans notre pays comme dans tous les autres pays de la CEMAC, c'est une politique qui contribue à développer et à renforcer le tissu productif national pour que nos entrepreneurs locaux ou nationaux produisent sur place une bonne partie de ce que nous consommons. Une réelle  politique d'import substitution. Une politique qui doit éduquer et orienter les Camerounais à privilégier la consommation locale. Une politique qui favorise l'industrialisation afin que nos pays transforment leurs matières premières créant ainsi plus de valeur dans le pays et donc plus d'argent et plus d'emplois. Une politique qui met en place des barrières non tarifaires comme tous les autres pays sérieux au monde pour empêcher que n'importe quel produit étranger soit déversé sans aucun obstacle dans nos marchés comme c'est le cas aujourd'hui. Une politique qui attire les "bons investisseurs" étrangers c’est à dire ceux qui viennent investir dans la transformation industrielle et autres secteurs technologiques avec un vrai transfert de compétences ou de savoir faire. Nous n'avons que faire de ceux qui viennent investir dans les enseignes de "bayam-salam" coloniales. Nous avons besoin de meilleurs investisseurs étrangers, tout en sachant qu'aucun pays au monde ne s'est développé en comptant principalement sur les étrangers et non sur les nationaux. 

7. C'est le type de politique économique exposée au point 6 que j'attends que mon gouvernement et les pouvoirs publics mènent et à laquelle nos ministres doivent s'atteler pour amorcer véritablement notre marche vers l'émergence. C'est ça leur travail en priorité. En assistant aussi nombreux à l'ouverture d'une grande enseigne de distribution dans laquelle les produits étrangers auront la part belle (faut pas se leurrer) ils ont envoyé bien malgré eux peut être un mauvais message. Un message et une image contre productive à l'émergence que ce même gouvernement nous  promet pour 2035. D'autant plus contre productif que nous voyons déjà des enseignes nationales émerger dans ce secteur de la grande distribution. 

On ne peut pas devenir émergent en faisant l'économie d'un patriotisme économique même symboliquement !

@ Daniel C ABATE